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Nos lecteurs ont la parole

Fermez les yeux

Les gens de mon entourage qui ne sont pas nécessairement libanais, mes amis, mes collègues, me demandent régulièrement « comment ça va ? ». Parce qu’ils auraient été informés de récents développements au Liban. Par politesse ou réelle sympathie. Ou simplement automatiquement, sans écouter la réponse, juste après un « bonjour ».

Je les en remercie chaleureusement, bien entendu. Je ne sais toutefois quoi répondre, ou comment expliquer les sentiments qui me traversent face à des personnes certes de bonne foi, mais pas « programmées » pour comprendre. Comprendre ce qu’est une guerre. Une guerre au quotidien. Ces guerres qui nous poursuivent depuis tant d’années.

Sans entrer dans des considérations politiques ou géopolitiques, je me dois surtout de ne pas me plaindre, ne pas m’épancher et rester digne, par respect pour mes compatriotes, là-bas. En effet, je ne suis pas sous les bombes et je ne les entends pas. Je n’entends pas le bruit incessant de drones qui tournent autour de leurs têtes de jour comme de nuit. Ni le « bang » du mur du son. Ni je ne vois les destructions, les explosions, ou cet exode intérieur ininterrompu de personnes terrorisées ayant tout perdu, cherchant à se mettre à l’abri dans un pays aussi grand qu’un département français. Je n’ai pas à gérer une nouvelle situation merdique dans un quotidien déjà merdique marqué par les diverses pénuries.

Alors je réponds ceci : « Fermez les yeux. Imaginez un lieu qui vous est essentiel. Un lieu qui vous inspire et vous ressource. Un lieu où vous rechargeriez les batteries après une année de dur labeur. Ce n’est pas un endroit parfait, mais on connaît tous un lieu comme ça auquel nous sommes profondément attaché. Bref, un lieu que vous aimez, pour ses êtres chers, ses lumières, ses odeurs, et auquel vous pensez pour vous échapper. Celui de vos souvenirs d’enfant, d’adolescent ou de jeune adulte, qu’importe. Celui de vos parents. De vos grands-parents. Et plus loin encore. On y retrouve un souvenir au coin d’une rue, dans une vallée ou un village. On s’y remémore des histoires de famille. Et on y retourne pour en créer d’autres, retrouver ses proches. Un lieu où on s’est marié. Où un proche repose en paix.

« Imaginez à présent que ceux qui s’y trouvent et que vous aimez soient en danger. Qu’on vous empêche de vous y rendre. Pire encore, qu’on vous en prive définitivement. Vous voyez ? »

Je réponds cela, pour ne plus avoir à répéter que je suis triste. En colère. Inquiet pour l’avenir. Chaque seconde qui passe.

De grâce, continuez de nous demander comment nous allons. Mais surtout, sutout, n’oubliez pas ceux qui sont là-bas.

Jean-Paul ACHKAR

Paris

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Les gens de mon entourage qui ne sont pas nécessairement libanais, mes amis, mes collègues, me demandent régulièrement « comment ça va ? ». Parce qu’ils auraient été informés de récents développements au Liban. Par politesse ou réelle sympathie. Ou simplement automatiquement, sans écouter la réponse, juste après un « bonjour ». Je les en remercie chaleureusement, bien entendu. Je ne sais toutefois quoi répondre, ou comment expliquer les sentiments qui me traversent face à des personnes certes de bonne foi, mais pas « programmées » pour comprendre. Comprendre ce qu’est une guerre. Une guerre au quotidien. Ces guerres qui nous poursuivent depuis tant d’années. Sans entrer dans des considérations politiques ou géopolitiques, je me dois surtout de ne pas me plaindre, ne pas...
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