Comment vivez-vous, à Beyrouth ? On pense à vous, on est inquiets. Il faudrait songer à bouger. Quoi répondre ? Quel jour sommes-nous ? Quand cela a-t-il commencé ? Hier ? Le mois dernier ? Il y a 1 000 ans ? Beyrouth, c’est la main qui tâtonne au réveil pour trouver le smartphone et lire le décompte des derniers ravages. À peine les yeux ouverts, se reprocher d’avoir dormi, même tard, même en pointillé, et d’avoir à ce point baissé la garde alors que la nuit a failli tout emporter. Ce sont les F-16 qu’on entendrait presque ricaner tandis qu’ils franchissent le mur du son pour rien, juste pour déconner, démontrer leur puissance et leur capacité de terreur. C’est le MK, si familier qu’on l’a baptisé « Em Kamel », tondant le ciel dès les premières heures de la journée. Dans l’insupportable bourdonnement de ce drone, tenter de vaquer à ses affaires et poursuivre sa vie en essayant d’oublier ce bruit qui vous vrille le crâne et fraise les dents – ne pas oublier de sourire, on est filmé. Les sombres avis d’évacuation diffusés sur X par le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, sèment la panique. Ils sont accompagnés de cartes dont des portions surlignées de rouge se détachent sur des photographies aériennes de quartiers grisâtres où vivent encore quelques malheureux qui ne savent où aller. Chacune des apparitions de cet homme souriant, presque débonnaire, qui vous promet que nul n’en a après vous tant que vous n’êtes pas un « terroriste » et vous conseille de vous éloigner de « 500 m, par souci pour vos vies », annonce pour beaucoup un renoncement brutal à tout ce qui leur fut familier. Vous voyez alors, traversant les ruines et l’obscurité à pied, traînant vieillards, handicapés, enfants et nourrissons, une cohorte encombrée de ses pauvres choses se diriger vers une place ou un porche lointain sous lequel passer la nuit en attendant une main secourable.
C’est comment, Beyrouth ? Ce sont les bruits caverneux, les flammes voraces, les fumées infernales qui signifient en un instant des morts atroces, des blessures irrémédiables, des espoirs engloutis à un jet de pierre de soi. Beyrouth, en ce moment, pour ceux qui ont le privilège d’être épargnés par la loterie mortifère, est le balcon baroque d’un opéra où l’horreur le dispute à l’absurde. Le lendemain d’un bombardement, dans la poussière grise du ciment broyé, poussant leurs pas sur le tapis de verre, écartant les tiges tordues et bravant les fumées toxiques, vous verrez des hommes et des femmes chercher désespérément les chats et les chiens restés derrière. « Sissi, Sissi… » crie un homme dont la voix se brise. Il demande pardon à sa petite compagne : « Je n’ai pas pu t’emmener, j’ai essayé, je n’ai pas pu. » Un miaulement prudent vibre dans le silence. Sissi est cachée sous un bloc de béton, son beau pelage empêtré de débris. Toute la tendresse du monde dans les bras qui l’enserrent et la boue légère des larmes sur les oreilles de la chatte encore tremblante. D’autres sauveteurs reviennent à leur tour, tendant du haut des murs, des fentes des fenêtres, des ouvertures résiduelles des étages aplatis leurs cages pleines. Indescriptible émotion de trouver de la vie et de sauver des vies dans cette folie meurtrière.
Et puis Beyrouth, c’est surtout la confusion. Comment raisonner avec clarté ? Ceux qui en veulent à juste titre au Hezbollah pour sa prétention inconsidérée de soutenir Gaza – et son bluff de bout en bout sur sa force et sa préparation – ne peuvent pas non plus se résoudre à une victoire israélienne qui amputerait le pays d’une large partie de son territoire. Les villes et bourgades qui accueillent aujourd’hui les déplacés s’interrogent sur la durée de ces installations supposées provisoires. Le bombardement d’Aitou, au Nord, et la fusée Ninja tirée sur un couple, en pleine autoroute, à Haret Sakhr, rappellent que les membres du Hezbollah recherchés par Israël se trouvent à présent sur tout le territoire. Le Hezbollah a abusé de son peuple au profit de l’Iran et c’est toute la frêle structure libanaise qu’il entraîne dans sa chute. Israël ne veut de bien à personne, mais il aurait suffi de ne pas lui marcher sur la queue. Guerre ou paix, il faudra pourtant que le Liban demeure. S’affirmer en tant qu’État de droit est sa seule planche de salut, mais pour beaucoup tout est à réapprendre.

