Il y a à peine deux mois que les parents des victimes de l’explosion du port de Beyrouth se sont rendus auprès du Saint-Père pour le remercier, certes de partager leurs prières, mais s’ils se sont déplacés jusqu’au Vatican, c’est essentiellement pour trouver du réconfort auprès de Sa Sainteté, eux qui, depuis cette fatidique date du 4 août, se heurtent à des murs dès qu’il s’agit de faire la lumière sur l’enquête qui piétine délibérément et qui peine à désigner les coupables qui ne sont toujours pas inquiétés.
« Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », surtout que l’impunité dont bénéficient les assassins incite irrémédiablement à d’autres crimes.
La soutane immaculée qui a absorbé les larmes et la détresse de ces familles, leurs chants désespérés mais non forcément vains, tentant par la prière de les réconforter, s’apprête à recevoir bientôt une tout autre délégation du Liban, celle des descendants des frères Massabki égorgés à Damas en 1860 pour avoir refusé l’apostasie. Les trois martyrs, Francis, Raphaël et Abdel Moati, qui ont donc préféré mourir que de renier leur religion, seront canonisés le 20 octobre à la basilique Saint-Pierre.
L’annonce de la canonisation censée nous réjouir s’est faite au moment où le Liban, déjà sur le fil du rasoir, sombrait pour la énième fois dans une guerre qu’on aurait dû éviter pour épargner des vies humaines et se préserver du paysage si familier et désolant de corps mutilés encore coincés sous les décombres, de destructions massives, de déplacés contraints à quitter leurs terres transformées en si peu de temps en jachère.
L’image des trois frères Massabki, nos ancêtres, priant devant l’autel nous aura accompagnés depuis l’enfance et durant tous nos nombreux déplacements, arrachements, déracinements pour échapper à la violence des combats et à une mort probable. Fuir et se mettre à l’abri durant toutes ces années de conflits fut notre priorité ; à l’évidence nous ne jouissons pas comme nos aïeux de la vocation de martyr, de ce courage face à la mort, de ce don total de soi jusqu’au sacrifice. Si la disposition à verser son sang pour ses croyances n’a pas été léguée aux générations futures, en revanche, d’innombrables valeurs chrétiennes nous ont été transmises.
Or ces mêmes valeurs ne sont plus respectées par le droit international et encore moins par la plupart des États qui se disent de droit. Seuls encore l’Église et de rares humanistes déplorent et dénoncent les atrocités commises dans ce monde chaotique.
La dignité de l’homme telle que mise sur un piédestal par Kant s’est effritée. Faut-il rappeler que « toute personne existe comme une fin en elle-même, et non pas simplement comme un moyen dont on pourrait user à son gré » et, par conséquence, que « tout ce qui se sert de l’homme comme un moyen, même pour la plus noble des causes, ne respecte ni la raison ni l’homme » ?
Coincé entre le marteau et l’enclume, le peuple libanais bafoué sert désormais de bouclier à un camp et est réduit à « des dommages collatéraux » par un autre. Dans les deux cas, il aura perdu toute valeur humaine.
Peut-on parler de dignité des endoctrinés qui se réclament martyrs par fanatisme ? De cette communauté qui saigne mais continue malgré ses souffrances à idolâtrer les va-t-en-guerre qui les ont entraînés (et le pays avec) à leur perte ?
La nuit, la tristesse, l’effroi et l’indignation se disputent l’oreiller. Et je réclame le jour.
Le jour, je subis le bourdonnement incessant de cet engin devenu familier, comme une duègne céleste qui épie les jeunes filles et rédige un rapport minutieux de leurs faits et gestes. Et je regrette la nuit.
Bientôt, de jour comme de nuit, il faudra dépasser nos peurs et nos appréhensions pour nous rendre à Rome et assister aux côtés de l’Église maronite à la canonisation des frères Massabki.
Dans quelle tenue d’ailleurs se présente-t-on au pape ? Noire pour
rappeler l’endeuillement dans lequel le pays est plongé ? Rouge pour évoquer le sang versé des innocents ?
Nue parce qu’in fine on nous aura démunis de tout ?
Quelle photo brandir, comme font inlassablement les familles des victimes de l’explosion du port ? Celle des frères Massabki dont je suis l’indigne descendante parce que je considère leur sacrifice pas plus héroïque que celui de tout le peuple libanais (hormis ses dirigeants) qui agonise dans l’indifférence générale, voire l’approbation tacite de tous ?
Tous les chemins mènent à Rome. Mais celui que je vais emprunter le 20 octobre sera encombré des âmes errantes de tout un peuple martyr et sacrifié.
Le souverain pontife, dernier recours de ce « besoin de consolation impossible à rassasier », devra ôter sa noble soutane pour couvrir avec, comme un linceul, le pays du Cèdre, ou ce qui en reste.
Que les saints Massabki nous viennent en aide.
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