De Tel-Aviv à Washington, les styles ont beau varier du tout au tout, le message reste pratiquement le même : le Liban doit tirer profit de l’actuelle campagne visant le Hezbollah pour (re)prendre ses destinées en main.
Sulfureux à plus d’un titre, empestant la poudre à canon était l’appel que lançait mardi Benjamin Netanyahu aux Libanais, les pressant de se soulever en masse contre la milice pro-iranienne. Par-delà son évocation faussement nostalgique de cette perle du Moyen-Orient que fut notre pays, il demeurait fidèle à une vieille tradition israélienne consistant à sévir aussi contre la population civile pour l’inciter à de tels rejets, tactique qui a fait ses preuves avec la résistance palestinienne implantée au Liban et qui a débouché sur quinze années de guerre civile. À défaut, le Premier ministre israélien a menacé de faire comme à Gaza, tâche à laquelle il s’est déjà attelé sans plus attendre.
Pour éliminer l’un ou l’autre des responsables du Hezbollah, dans la banlieue sud comme depuis peu dans le centre de Beyrouth, ce sont des immeubles d’habitation entiers qu’Israël n’hésite pas à souffler, tuant ou blessant à chaque coup des dizaines d’innocents civils. Si par ailleurs ce sont les institutions humanitaires onusiennes qu’il bombarde à Gaza, c’est carrément à la Force intérimaire internationale que l’ennemi s’en prend au Liban, suscitant l’indignation et la colère des pays contributeurs. Tout se passe comme si, pour Tel-Aviv, le moment est venu de faire détaler une fois pour toutes ces gênants témoins que sont les Casques bleus, maintenant que l’inlassable patron de l’ONU, Antonio Guterres lui-même, est déclaré persona non grata en Israël. Jamais en vérité l’État hébreu n’aura, dans sa griserie de violence, affiché un tel dédain de la terre entière !
Plus nuancée mais non moins explicite sur le fond aura été la Voice of America qui s’exprimait hier par la bouche d’Antony Blinken. Plaidant pour une solution diplomatique elle-même susceptible de désamorcer tout embrasement régional, ce dernier a applaudi aux efforts de l’État libanais pour s’affirmer face au Hezbollah et prendre la responsabilité du pays et de son avenir, processus auquel le peuple a intérêt, et même grand intérêt, a insisté le chef de la diplomatie US. Non moins réconfortants sont les propos du représentant américain au Conseil de sécurité de l’ONU, réuni à la demande de la France, selon lesquels la solution n’est pas un Liban plus faible mais un Liban plus fort, véritablement souverain et protégé par une armée légitime.
Tout cela est fort bien. Mais entre mille autres et sanglantes bizarreries émaillant cette irrationnelle guerre de soutien à Gaza, il faudra tout de même qu’on nous explique par quelle aberration de l’esprit on voit Israël s’acharner sur le Liban à l’aide d’avions dernier cri et de superbombes, tous made in USA, dans le même temps que Washington se propose d’équiper l’armée du même Liban en prélude à son déploiement à la frontière, laquelle armée est à son tour l’objet de meurtrières provocations. Comment donc pourrait-on œuvrer à un cessez-le-feu quand continuent d’affluer les outils de mort et de destruction ? À cette question découlant du simple bon sens qu’il posait à l’adresse des premiers concernés, Emmanuel Macron n’a obtenu aucune réponse de la flottante administration américaine ; c’est aux hystériques invectives de Netanyahu qu’a seulement eu droit le président français.
Tragiquement absent ailleurs, cet élémentaire bon sens est-il vraiment en voie de réélire domicile à Beyrouth qu’il a désertée depuis des décennies ? Le gouvernement d’expédition des affaires courantes qui appelait hier à l’ONU à un cessez-le-feu immédiat est, au départ, une équipe étroitement contrôlée par Hassan Nasrallah. Superflue aurait pu donc paraître l’affirmation du Premier ministre sortant selon laquelle cette initiative jouit de l’agrément de la milice. Mais quel Hezbollah y a-t-il là ? Celui de ses ministres et députés qui continuent de s’en remettre au grand frère, le président de l’Assemblée Nabih Berry ? Celui plutôt du porte-parole officiel du parti de Dieu assurant hier encore que la guerre n’en est qu’à ses débuts ? Et puis de quel Berry parle-t-on exactement ? Du président de la Chambre trônant entre Nagib Mikati et Walid Joumblatt pour montrer la voie du réalisme et de la sagesse, toute tracée par la résolution 1701 de l’ONU ? Ou alors du chef du mouvement Amal, un parti armé, déclarant morte et enterrée cette résolution 1559, expressément reprise par la même 1701 et qui commande la dissolution de toutes les milices libanaises ?
La normalité enfin, sans plus jamais de chantage aux armes, sans la devoir pour autant, cette insaisissable normalité, aux généraux d’Israël. Là est le grand défi, le test vital, à l’heure où notre pays fait ses premiers pas sur ce champ de mines qu’est toute voie vers l’émancipation.
Issa GORAIEB

