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Nos lecteurs ont la parole

Entre cendres et espoirs


Il est 12h00. J’ai cours à 14h30. J’ai deux heures pour tout dire. Motif de ce rendez-vous ? Mon pays est en cendres. Cette phrase, je n’aurais jamais cru la prononcer.

Jadis, mes parents me racontaient l’histoire tragique de la guerre, et les innombrables fois où nous avons dû ouvrir et fermer nos valises, embarquer, débarquer, regretter et nous réjouir de notre retour ; hésiter entre la montagne et la mer, rester coincés dans un autocar ; quitter l’école, faire le signe de la croix sur cette route tant redoutée de l’aéroport, remerciant le bon Dieu pour notre salut, persuadés que nous étions bien dans l’engin volant... le moteur ne tardera pas à ronronner.

« Je... Je ne peux même pas imaginer par quoi tu passes. »

Ni moi. Pour être terriblement honnête et transparente, je n’arrive pas à digérer ces informations qui s’infiltrent en moi comme des cuillerées de souffrance.

« Cela fait un mois que je n’ai pas versé de larmes », dis-je, tandis qu’une larme, traîtresse, dégringole le long de ma joue. Et puis, le robinet de mes émotions s’ouvre et la douche des souvenirs commence à inonder mon être.

Je ne lève même pas les yeux. Je ne lève pas la tête. Je n’ose pas croiser le regard de mon interlocuteur : j’ai peur. Peur d’être jugée.

Je ne suis pas une victime. Je ne suis pas prisonnière. J’ai la chance d’avoir bâti ma vie ailleurs, et je suis là, haletante, distraitement attentive, clignant des yeux à chaque alerte des nouvelles. Mon battement cardiaque s’ajuste à la fréquence rapide de ces alertes, chaque vibration dans ma main m’atteignant comme un rappel incessant de la douleur.

« Je n’ai pas le droit de pleurer, je ne suis même pas là-bas. »

Je n’aurais jamais cru me retrouver aux pompes funèbres de mon pays.

Il y a deux ans, je remuais ciel et terre d’avoir quitté ce pays, tandis que mes parents murmuraient : « Tu ne connais pas la valeur du Liban. » Ils avaient raison. Je ne connaissais pas la valeur du Liban.

Je ne connaissais pas la richesse inestimable de ce pays, j’étais aveugle, obnubilée par trois réalités tragiques : la déliquescence économique, l’explosion dévastatrice et le tumulte politique.

« Comment peux-tu comprendre ce que ressentent ceux qui restent, ceux qui souffrent ? » demande mon interlocuteur.

Je m’arrête, la question résonne en moi comme un écho désespéré. « Je suis partagée entre l’angoisse et la nostalgie. Chaque image de destruction, chaque cri de douleur m’atteint comme une flèche empoisonnée. »

« Mais, n’est-il pas juste d’éprouver cette douleur, même de loin ? » rétorque-t-il.

« Oui, mais dans cette douleur, je sens une culpabilité sournoise, comme si mes larmes étaient une trahison envers ceux qui sont restés, confrontés à cette réalité insupportable. »

Je marque une pause, pesant chaque mot.

L’orchestre commence ainsi : j’entends la cloche de la récréation sonner, tandis que les professeurs m’interpellent en classe, me guidant dans l’apprentissage des nombres. Je sens la chaleur réconfortante de mes grands-parents m’enlacer, glissant discrètement des billets dans ma paume pendant la messe, pour l’offrande. Je vois mes parents et mon entraîneur s’exclamer avec ferveur durant mes compétitions sportives, leurs voix s’élevant dans un mélange de soutien et d’encouragement. Je me souviens de toutes les fois où j’ai soufflé mes bougies, entourée de mes proches, des éclats de rires et des souhaits murmurés. Une alerte retentit sur mon téléphone, et je jette un coup d’œil rapide. Je me rappelle les porteurs à l’aéroport accourant à mon aide, la chaleur de leur sourire et les applaudissements des passagers à l’atterrissage à Beyrouth, célébrant un moment de retour.

Bip ! Une autre alerte, et je scrute encore l’écran, la peur tordant mon ventre. Je me remémore les rires de mes frères, sœurs et cousins dansant devant les adultes à Noël, illuminant la fête de cette insouciance éclatante. À l’entrée de la maison, l’odeur enivrante de la « kebbé » m’attend, promettant un festin de saveurs. Je me remémore les montagnes sur lesquelles j’ai été contrainte à slalomer, défiant mes peurs et mes limites. Bip ! Une nouvelle alerte surgit, et je consulte de nouveau mon écran, le cœur battant. Je bâille, épuisée, à la fin d’un déjeuner familial qui s’étire sur tout l’après-midi, où chaque plat partagé évoque des souvenirs. Chaque image, chaque odeur, chaque son se mêle à la douleur de l’instant présent, lissant une symphonie complexe de nostalgie et d’espoir.

« Peut-être que ce sentiment est une forme de résilience, répond-il doucement. Une preuve que l’amour pour son pays transcende les frontières et les épreuves. »

« Résilience... Peut-être. Mais cela ne m’apaise pas. Je suis en lutte avec moi-même, cherchant à donner un sens à cette douleur et à cette distance. »

« Et si cette douleur devenait un moteur, une force pour agir, pour aider ceux qui sont là-bas, à travers des mots, des actes ? » propose-t-il.

Je réfléchis, la lumière de l’espoir scintillant faiblement. « Peut-être qu’en transformant ma peine en un élan de solidarité, je pourrais trouver une paix intérieure. Mais chaque fois que je pense à mon pays, je suis assaillie par le souvenir de sa beauté, de sa richesse, que je ne savais pas apprécier. »

« La beauté, même dans la souffrance, peut être un phare dans la nuit, conclut-il. Il est peut-être temps de laisser cette beauté guider les pas. »

Je soupire, mais une lueur se dessine en moi. Je murmure alors, la voix pleine de conviction : « À travers les cendres, je forgerai un avenir où chaque souvenir devient une pierre sur le chemin de la renaissance. Car de cette douleur j’émergerai plus forte, déterminée à faire briller la lumière d’un nouvel espoir pour mon pays. » Puis, lentement, je lâche mon téléphone, laissant place à une langueur nouvelle, celle de l’espoir renouvelé.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il est 12h00. J’ai cours à 14h30. J’ai deux heures pour tout dire. Motif de ce rendez-vous ? Mon pays est en cendres. Cette phrase, je n’aurais jamais cru la prononcer.Jadis, mes parents me racontaient l’histoire tragique de la guerre, et les innombrables fois où nous avons dû ouvrir et fermer nos valises, embarquer, débarquer, regretter et nous réjouir de notre retour ; hésiter entre la montagne et la mer, rester coincés dans un autocar ; quitter l’école, faire le signe de la croix sur cette route tant redoutée de l’aéroport, remerciant le bon Dieu pour notre salut, persuadés que nous étions bien dans l’engin volant... le moteur ne tardera pas à ronronner.« Je... Je ne peux même pas imaginer par quoi tu passes. » Ni moi. Pour être terriblement honnête et transparente, je n’arrive pas à...
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