Un homme regarde les destructions sur le site d’une frappe aérienne israélienne sur le quartier de Bir el-Abed dans la banlieue sud de Beyrouth, le 1er octobre 2024. Anwar Amro/AFP
Ibtissam a vécu la nuit la plus longue de sa vie, à Aïn Arab, dans le caza de Marjeyoun, à quelques kilomètres de la frontière. Tout ce qu’elle attendait « c’était que le jour se lève, pour fuir ». Dans la nuit du lundi 30 septembre, l’aviation israélienne a d’abord mené une série de frappes visant plusieurs localités réparties dans tout le Liban-Sud, avant de commencer à y mener des incursions vers 2h du matin. « Jamais je n’ai eu aussi peur de ma vie. C’est indescriptible… Ils n’ont fait que frapper de partout », raconte-t-elle au téléphone. Sa maison tremble, les vitres volent en éclats… Avec ses parents, ils cherchent à trouver le recoin le plus sûr pour se réfugier. À travers la fenêtre, elle aperçoit un tank…« J’avais peur qu’ils nous tuent, que je voie mes parents mourir devant mes yeux… Mais ce n’était pas les Israéliens », continue-t-elle. Vers 21h, l’armée libanaise a annoncé avoir repositionné ses troupes au Liban-Sud après les annonces israéliennes d’incursion.
Le lendemain, aux alentours de 7h, sa famille et nombre de voisins quittent précipitamment les lieux. « Nous n’avons rien pris avec nous », poursuit-elle. Ibtissam a pris la route de la Békaa, ciblée à un rythme quotidien depuis le 23 septembre, alors que les affrontements entre le Hezbollah et l’État hébreu étaient essentiellement limités au Liban-Sud jusque-là. « La Békaa n’est pas sûre, mais on sera moins en danger que chez nous », dit-elle, alors qu’elle cherche une école pour les accueillir.
Sur les hauteurs de Mari, un village à majorité druze dans le caza de Hasbaya, au pied du mont Hermon, les résidents ont pu « tout voir et tout entendre » des bombardements qui s’abattent au loin « Notre région est sûre, mais pour la première fois, on a eu le sentiment d’être en guerre », raconte Salman Abo Oula, moukhtar de la localité, à notre correspondant Mountasser Abdallah. Dans la nuit, les fusées éclairantes illuminent le ciel. Le sifflement des balles est incessant. Les raids aériens n’arrêtent pas. « Nous avons eu peur, la plupart des habitants n’ont pas dormi », raconte-t-il, ajoutant que l’armée libanaise était toujours présente dans la localité. « Ça nous a rassurés, mais la peur et l’angoisse étaient toujours là », raconte-t-il. Ce mardi matin, quelques-uns des milliers de villageois se sont décidés à partir.
« On s’y attendait »
Lundi après-midi, le moukhtar de Wazzani, Ahmad Chehadé el-Mohammad, reçoit un appel en arabe de l’armée israélienne. Les habitants ont deux heures pour évacuer les lieux, sinon ils risquent de « faire face à la mort ». Sari, un agriculteur de cette localité du caza de Hasbaya, a fui les lieux avec ses trois enfants, âgés de 9 à 11 ans. « Les gens se sont mis à pleurer. Le moukhtar a essayé de négocier avec l’armée israélienne, lui demandant plus de temps pour que l’on puisse évacuer avec notre élevage. C’est comme ça qu’on gagne notre vie... mais rien. » Il saute alors en voiture avec sa famille et roule à vive allure sur la route vers Saïda. « Mes enfants étaient tellement effrayés... Il y avait toujours de la fumée autour », raconte le trentenaire. En moins de 45 minutes, il arrive chez des amis. Mais dans la nuit, le camp de Aïn el-Héloué, en bordure de la ville, est visé pour la première fois par une frappe israélienne. La cible revendiquée, le chef des Brigades des martyrs d’al-Aqsa, branche armée du Fateh, Mounir Maqdah, aurait échappé à cette tentative d’assassinat. Cette frappe a fait au moins huit morts, dont quatre enfants, et plusieurs blessés. « Ma femme m’a dit : on a fui car on était effrayés, et on revit la même chose ici aussi », raconte-t-il. Ce mardi matin, Sari est sur les nerfs. Il craint avoir tout perdu : sa maison, ses deux voitures, son gagne-pain... « On a dû tout laisser derrière nous. Je n’ai jamais été aussi triste. Je ne veux pas rester à Saïda… » dit-il au bout du fil, alors qu’il est sorti de chez son ami pour « respirer un coup ».
Dans le camp, Mohannad, la trentaine, a été tiré de son sommeil par la frappe, aux alentours de 3h du matin. « Tout le monde s’est réveillé, et même les environs de la ville l’ont entendue », raconte le résident. « Beaucoup ont accouru pour venir en aide », raconte-t-il. Le lendemain matin, une équipe de secouristes était sur les lieux. Sur la vidéo envoyée, les gravats jonchent le sol et un immeuble a été sévèrement endommagé, avec sa façade éventrée. « Mon frère vit juste à côté, il a décidé de rester comme moi », souligne-t-il, même s’il s’attend à ce que le plus grand camp palestinien du pays soit à nouveau ciblé. « On savait que notre tour viendrait... Pour l’instant, la situation reste plus facile que dans d’autres zones », continue-t-il.
Raid israélien sur la banlieue sud de Beyrouth, le 1er octobre 2024. Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
La banlieue sud de Beyrouth a elle aussi été visée dans la nuit. Après avoir lancé un ordre d’évacuation de trois quartiers différents, l’armée israélienne a mené au moins huit frappes, y compris dans des lieux non désignés. Saad el-Ahmar, directeur du centre régional de la Défense civile à Bourj el-Brajné, et ses équipes sont intervenus trente minutes après les frappes, aux alentours de 2h30, au niveau de Mreijé. « Ils ont visé le “compound” el-Amir. Au moins huit bâtiments se sont effondrés », rapporte-t-il au téléphone, ce mardi matin.
Sur place, alors qu’il fait sombre, que Dahyé est devenue une ville-fantôme, que le bourdonnement des drones ne s’arrête pas, lui et ses hommes tentent de trouver des victimes sous les décombres... « Il y avait de la fumée qui en sortait... On devait éteindre l’incendie, mais il était incontrôlable. Heureusement qu’il n’y avait plus personne…» raconte-t-il, dénonçant le ciblage de bâtiments résidentiels. « En mission, je n’ai retiré que des civils de sous les décombres... Des enfants, un concierge... que des civils ! »
Cette nuit, Layal*, une déplacée de Ghobeyri, s’est couchée la boule au ventre. Depuis plusieurs jours, elle voit sa « ville » se faire bombarder. « C’est surréel, j’ai vécu toute ma vie à Dahyé. C’est ma seule maison », déplore cette jeune maîtresse d’école. Avant de s’endormir, elle dit avoir craint de se réveiller et de découvrir que l’armée israélienne avait atteint Saïda. Mais Layal n’est pas rassurée pour autant : « Je ne crois pas un seul instant qu’elle va se limiter à la frontière, souffle-t-elle. Je vis les pires jours de ma vie. C’est un cauchemar sans fin. »
*Le prénom a été modifié par souci d’anonymat.



Même après sa mort, Nasrallah continue à faire des victimes.
08 h 22, le 02 octobre 2024