Les passions extrêmes finissent par perturber l’ordre civilisé. Malgré l’apport des religions et des philosophies, les passions se déchaînent. Il peut arriver que religion et philosophie soient envahies par les passions qui aboutissent à des confrontations dites passionnelles. Mais y a-t-il un moyen de maîtriser ces passions ou de les tempérer ?
Et nous référant à Baruch Spinoza, on retrouve dans toutes les sociétés des tensions internes qui peuvent entraîner les passions tristes comme la haine, la peur, la colère, le mensonge, la violence, le fanatisme et les énergies destructrices. Il y a par ailleurs des passions joyeuses comme la bienveillance, la compassion, le respect et la sympathie.
Notre humanité qui n’est pas un long fleuve tranquille balance entre une période de turbulence et une période de stabilité. Des crises s’entassent : crise énergétique, crise inflationniste, crise alimentaire et des guerres multiples. Ce malaise général réduit la zone de confort de chacun, et génère des incertitudes et des inquiétudes. Quel sens peut-on dégager de notre existence et comment trouver les passions joyeuses dans notre région et nos différents pays ? Un mal-être ronge l’humain en général et le Libanais s’engouffre dans un bain multiforme de déception et de perte de sens face à l’existence. Les passions tristes dominent notre quotidien. Notre vie hésite entre une utopie qui est notre rêve nécessaire et la réalité qui est notre défi permanent. Un fond d’anxiété, de blues, une fatigue psychique et physique, des conflits relationnels perturbent les Libanais. Nous vivons dans un non-État où règne l’insécurité, l’instabilité, et ou s’évanouissent les rêves des jeunes. Face aux défis du monde il y a comme un besoin d’une approche non rationnelle de la vie. Des gourous, des influenceurs, des astrologues, des coaches et des voyantes n’arrivent pas à calmer le désarroi que vit tout Libanais. L’équipe au pouvoir semble vouloir que tout se passe mal afin qu’elle persiste en place et déclare vouloir sauver le pays et vouloir régler tous les problèmes. La santé mentale est fragilisée devant tant de souffrance, de coups de boutoir et de cumul de passions tristes. Il y a une perte de sens de l’existence, de la raison d’être et un épuisement face aux rêves contrariés. La personnalité se fissure et l’obscurité envahit l’être à tous les niveaux. Nos responsables cultivent la polygamie politique et se perdent dans le flou, l’indécision, le manque de vision, oubliant les bons fondements de la gestion de l’État.
Ils cultivent la rancœur sociale et finissent par entraîner le pays dans la déviance.
Ils baignent dans un bouillon de médiocrité et de corruption.
Ils innovent par une politique courtoise qui consiste à se rendre service hors les lois et souvent contre les lois. Nous sommes dans une société chaotique marquée par les dissensions, l’instabilité. Les guerres nous étouffent et les tensions socio-économiques grandissantes désorientent le peuple. Dans ce tableau de délitement de la société, certains esprits de bonne volonté se donnent des rassurances en répétant que « tout va bien » : les restaurants sont pleins. Ils oublient que beaucoup de familles et d’enfants dorment sans manger. Ils répètent : il y a beaucoup de voitures, des embouteillages et des dépenses d’essence « tout va bien ». Ils oublient que le réseau routier est le même depuis cinquante ans, les transports en commun inexistants, les voitures circulent avec un seul passager. Ils s’accommodent d’une électricité fournie illégalement par des moteurs et l’électricité du Liban est absente : « tout va bien ». Que dire de l’eau potable et des rivières polluées, du téléphone et de l’internet ! Les familles se disloquent, l’école et l’hôpital deviennent un poids lourd impossible à supporter, certains s’enorgueillissent de voir des festivals et des activités culturelles, mais ils restent loin de ce qui était avant tant en qualité et en nombre de fréquentation. Le pays est en faillite économique, le peuple subit le vol du siècle par une caste corrompue et un cartel malfaisant politico-économico-bancaire, et personne ne s’en inquiète. L’opposition politique semble disparate et ne trouve aucun plan de relève.
La justice se voile les yeux apeurée ou défaillante par manque d’action. Les juges, l’ordre des avocats, l’ordre des ingénieurs, l’ordre des médecins, que font-ils ? Les syndicats qu’espèrent-ils ?
Un parlement devient puant par une longue fermeture. Un gouvernement qui discute de tout et de rien. Il discute des conséquences de la guerre mais non de la décision de la guerre.
Les responsables oublient l’exode des Syriens et le contrôle des frontières.
Les responsables oublient qu’il faut reconstruire l’État avec un président et des responsables à chaque rouage de l’État, des ministres qui décident et une administration qui facilite les affaires de la population. Pour redonner un sens à sa vie, il faut retrouver les repères démocratiques, et les points d’appuis sur des règles respectant les lois en vigueur et le consensus social. Il faut rétablir le lien social, les moyens de communication et le dialogue national. Il faut comprendre que l’être humain confronté à son miroir intérieur ne voit qu’une image déformante. C’est avec l’autre qu’on se construit et qu’on se reconnaît et qu’on confirme notre identité. Il faut aboutir à pouvoir travailler, à pouvoir aimer et à pouvoir croire en l’autre. Ceci nous aidera à retrouver les passions joyeuses avec la bienveillance, la compassion, le respect et la sympathie. Le peuple doit se soulever avec un guide qui reste à trouver. Rappelons la remarque de Bismarck « que les politiques doivent s’occuper du peuple avant que le peuple ne s’occupe d’eux ». Cela implique des sacrifices, auxquels le peuple doit réfléchir et agir par un imaginaire national rassembleur !
Adel AKL
Psychiatre, psychanalyste
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

