Au Liban, la guerre n’est pas seulement un souvenir du passé. Elle est une présence silencieuse qui traverse les générations, s’infiltre dans les foyers, marque les corps, mais surtout les esprits. Depuis des décennies, les Libanais vivent au rythme des conflits, des tensions politiques, des crises économiques et des catastrophes successives. Derrière les images des villes détruites et des routes reconstruites se cache une réalité souvent ignorée : celle d’une souffrance psychologique collective, profonde et durable.
Dans un pays où l’instabilité semble être devenue une condition permanente, la santé mentale de la population est mise à rude épreuve. Les guerres ne laissent pas uniquement des ruines matérielles ; elles détruisent aussi le sentiment de sécurité, la stabilité émotionnelle et la capacité de se projeter dans l’avenir. Chaque explosion, chaque déplacement, chaque perte humaine laisse des cicatrices invisibles qui continuent de vivre longtemps après le silence des armes. La population libanaise vit dans un état d’alerte quasi permanent. Beaucoup ont grandi en entendant les bombardements, les sirènes ou les récits traumatisants de leurs parents. Cette exposition répétée à la violence crée une fatigue psychologique profonde. L’anxiété, les troubles du sommeil, les crises de panique, la dépression et le stress post-traumatiques sont devenus des réalités quotidiennes pour de nombreux Libanais, parfois sans même qu’ils en aient pleinement conscience. Le plus inquiétant est peut-être cette normalisation de la souffrance. Au Liban, apprendre à survivre est devenu un réflexe. Les habitants continuent de travailler, d’étudier et de sourire malgré la peur constante de l’incertitude. Derrière cette apparente résilience se cache souvent un épuisement émotionnel immense. Beaucoup vivent avec des blessures psychologiques qu’ils n’ont jamais eu le temps, ni parfois les moyens, de soigner. Les enfants figurent parmi les premières victimes de cette instabilité chronique. Grandir dans un environnement marqué par la peur et l’insécurité laisse des conséquences profondes sur leur développement émotionnel. Certains enfants développent très tôt des troubles anxieux, des difficultés de concentration ou une peur constante de perdre leurs proches. D’autres apprennent à considérer la violence comme une réalité normale de la vie quotidienne. Lorsqu’un enfant associe le bruit d’un avion à un danger potentiel plutôt qu’à un simple passage dans le ciel, cela révèle l’ampleur du traumatisme collectif. Les jeunes adultes, eux, portent le poids d’une génération privée de stabilité. Entre les guerres, l’effondrement économique et l’absence de perspectives d’avenir, beaucoup ressentent une profonde détresse psychologique. Le sentiment d’impuissance s’est progressivement installé dans une société épuisée par les crises successives. Certains choisissent l’exil, non seulement pour des raisons économiques, mais aussi pour fuir un climat émotionnel devenu trop lourd à supporter. Pourtant, quitter le pays ne signifie pas toujours quitter les traumatismes. Les souvenirs, la peur et les blessures psychologiques voyagent souvent avec eux.
Dans la société libanaise, la santé mentale reste encore entourée de nombreux tabous. Beaucoup hésitent à consulter un psychologue ou à parler ouvertement de leur souffrance émotionnelle par peur du jugement social. La douleur psychologique est souvent minimisée, comme si survivre aux guerres suffisait à effacer leurs conséquences intérieures. Cette culture du silence pousse de nombreuses personnes à souffrir seules, dans l’ombre, sans accompagnement adapté. Pourtant, malgré cette réalité difficile, le Liban continue de faire preuve d’une résilience remarquable. De nombreuses associations, psychologues et initiatives locales tentent aujourd’hui de sensibiliser la population à l’importance de la santé mentale. Les jeunes générations parlent davantage d’anxiété, de traumatisme et de bien-être psychologique, brisant progressivement un silence longtemps imposé par la peur et les traditions sociales. Cependant, la résilience ne doit pas devenir une obligation permanente. Aucun peuple ne peut vivre éternellement dans l’urgence sans conséquences humaines profondes. La santé mentale ne devrait plus être considérée comme un luxe réservé à quelques-uns, mais comme une nécessité essentielle pour reconstruire une société fragilisée par des décennies de violence et d’instabilité.
Reconstruire le Liban ne signifie pas uniquement réparer des bâtiments détruits ou relancer une économie en crise. Cela signifie également réparer les êtres humains, écouter leurs douleurs invisibles et reconnaître les traumatismes accumulés au fil des générations.
Car les guerres ne se terminent pas lorsque les armes se taisent ; elles continuent de vivre dans les mémoires, dans les peurs silencieuses et dans les cœurs fatigués de ceux qui ont appris, depuis trop longtemps, à survivre avant même d’avoir eu la chance de simplement vivre.
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