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Nos lecteurs ont la parole

Quand la géopolitique entre dans une chambre d’adolescente

Il y a des pays où une chambre d’adolescente contient seulement un lit, des livres, un miroir, quelques vêtements jetés trop vite, quelques rêves encore mal rangés. La mienne contient aussi une carte invisible du Moyen-Orient. Elle n’est pas accrochée au mur, mais elle est dans mon téléphone, dans les conversations du salon, dans les silences de mes parents, dans les mots que l’on prononce presque machinalement : guerre, dollar, frontière, visa, Sud, départ, université.

Je ne sais pas à quel âge les autres apprennent la géopolitique.

Moi, je l’ai apprise par notifications, par phrases interrompues, par regards échangés entre adultes, par cette manière très libanaise de parler de l’avenir au conditionnel. On ne dit pas seulement : « Quand tu iras à l’université. » On dit aussi : « Si la situation le permet. » L’enfance ne disparaît pas d’un coup, mais se retire lentement, remplacée par une forme de vigilance que personne ne nous a enseignée, mais que tout nous impose.

Je suis consciente de mon privilège. Au Liban, avoir accès à une bonne éducation, pouvoir envisager l’université, penser à son avenir avec plusieurs choix, c’est déjà beaucoup. Je ne veux pas transformer mon inconfort en tragédie absolue.

Or il existe une étrange culpabilité à dire que l’on souffre lorsque d’autres souffrent davantage.

Comme si la gratitude devait interdire toute lucidité.

Comme s’il suffisait de ne pas mourir pour vivre vraiment.

C’est peut-être cela, notre condition intermédiaire : nous sommes tirés entre deux mondes. D’un côté, celui de ceux qui ont perdu bien plus que nous, parfois tout : leur maison, leur école, leur sécurité, leurs proches, leur droit même à l’enfance. De l’autre, celui de jeunes de notre âge, ailleurs, qui peuvent penser à leurs études, leurs soirées, leurs amours, leurs erreurs, sans intégrer dans chaque projet la possibilité de l’effondrement. Nous sommes reconnaissants de ne pas être dans le premier monde. Nous envions parfois, honteusement, le second.

Au Liban, même rêver coûte cher. Pas seulement en argent. Rêver coûte en calculs, en plans B, en dossiers à préparer, en passeports à renouveler, en conversations sur le départ avant même d’avoir compris ce que rester signifie. Selon Arab Barometer, 58 % des Libanais âgés de 18 à 29 ans déclaraient en 2024 vouloir quitter le pays.

Ce chiffre n’est pas seulement une donnée migratoire, mais c’est le symptôme d’un pays où l’avenir, pour beaucoup, ne se présente plus comme une promesse, mais comme une issue de secours.

Partir n’est pas forcément une trahison. Dans certains pays, partir est un choix. Ici, cela devient parfois une méthode de survie. Ce n’est pas toujours renoncer à son pays.

C’est parfois tenter de ne pas renoncer à soi-même. Le drame libanais n’est pas seulement que tant de jeunes veulent partir. C’est que même ceux qui veulent rester doivent souvent justifier leur désir, comme si aimer son pays était devenu une position imprudente.

On nous croit parfois indifférents à la politique.

C’est faux.

Nous n’y sommes pas indifférents : nous en sommes saturés.

La politique, chez nous, n’est pas seulement dans les institutions, les discours, les sommets diplomatiques. Elle traverse le prix du pain, les frais universitaires, les routes que l’on évite, les écoles qui ferment, les familles déplacées, les valises que l’on imagine sans les faire. Elle entre dans la psychologie avant même d’entrer dans les opinions.

La science décrit parfois, après des expériences répétées d’insécurité, un état d’hypervigilance : le corps apprend à rester prêt. Mais chez nous, cette vigilance est discrète. Elle ressemble à une question posée avant une sortie.

À un message envoyé trop vite à quelqu’un qui tarde à répondre.

À une incapacité à croire entièrement aux bonnes nouvelles.

À cette prudence qui colonise l’imagination.

La vraie violence de l’instabilité n’est pas seulement dans ce qu’elle détruit. Elle est dans ce qu’elle nous oblige à prévoir.

D’ailleurs, les faits donnent un poids brutal à ce sentiment. L’Organisation internationale pour les migrations a évoqué plus d’un million de personnes déplacées au total au Liban depuis l’escalade régionale commencée en octobre 2023.

La Banque mondiale a estimé les besoins de relèvement et de reconstruction à 11 milliards de dollars pour les dégâts et pertes liés au conflit jusqu’à décembre 2024.

L’Unicef indiquait aussi qu’environ 165 000 enfants apprenaient à distance, leurs écoles étant fermées, transformées en abris ou situées dans des zones touchées par la guerre.

Derrière ces chiffres, il y a toujours la même question.

Que devient une génération lorsqu’elle apprend trop tôt que rien n’est garanti ?

On aime appeler cela de la résilience. Le mot est beau, presque flatteur.

Toutefois, il devient suspect lorsqu’il sert à rendre admirable ce qui devrait d’abord être inadmissible. La résilience est une vertu lorsqu’elle accompagne la vie. Elle devient une prison lorsqu’elle remplace le droit à une vie normale. À force de louer la capacité des Libanais à tenir, on oublie parfois de leur demander pourquoi ils doivent toujours tenir.

Je ne demande pas que le Liban devienne soudain un pays facile. Je ne demande pas non plus une innocence impossible, comme si l’histoire pouvait s’effacer. Je demande seulement que l’on cesse de confondre la maturité de ses jeunes avec leur capacité à encaisser. Nous ne sommes pas apolitiques, mais nous sommes fatigués d’être traversés par des décisions que nous ne prenons pas, mais dont nous portons les conséquences.

En somme, je sais qu’aucun pays ne devrait demander à ses jeunes de confondre grandir avec survivre. J’aimerais qu’un jour ma chambre redevienne simplement une chambre : un lieu de désordre, de livres, de rêves un peu absurdes, pas une salle d’attente de l’histoire.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il y a des pays où une chambre d’adolescente contient seulement un lit, des livres, un miroir, quelques vêtements jetés trop vite, quelques rêves encore mal rangés. La mienne contient aussi une carte invisible du Moyen-Orient. Elle n’est pas accrochée au mur, mais elle est dans mon téléphone, dans les conversations du salon, dans les silences de mes parents, dans les mots que l’on prononce presque machinalement : guerre, dollar, frontière, visa, Sud, départ, université.Je ne sais pas à quel âge les autres apprennent la géopolitique. Moi, je l’ai apprise par notifications, par phrases interrompues, par regards échangés entre adultes, par cette manière très libanaise de parler de l’avenir au conditionnel. On ne dit pas seulement : « Quand tu iras à l’université. » On dit aussi :...
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