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Nos lecteurs ont la parole

Atatürk, ou le rêve démodé

Un rêve démodé, dépassé, exactement l’idée que j’ai eue en visitant aujourd’hui le mausolée que les Turcs, 75 ans plus tôt, ont voulu à la grandeur de l’amour qu’ils portaient à celui qu’ils continuent toujours à appeler Atatürk, mais c’était il y a 75 ans. Que reste-il du legs dans la Turquie d’Erdogan ?

En redonnant à Aya Sophia son statut de mosquée, le locataire du palais du Yildizlar définissait certes tout un programme mais fermait surtout une parenthèse qui pour beaucoup n’a que trop duré ; les Osmanlis se sont prononcés par sa bouche et ce qu’ils ont dit s’adresse bien plus aux partisans d’Atatürk qu’aux descendants des porphyrogénètes. Recep Tayyip Erdogan a su mettre au pas les militaires qui depuis les généraux Çalal Bayar et Cemal Gürsel jusqu’au général Yaşar Büyükanıt s’enorgueillissaient d’être les gardiens au millimètre près de l’héritage kémaliste dans son dogme le plus pur ; et il ne fait aucun doute que la décision du gouvernement turc d’annuler le décret du Conseil des ministres de 1934 visant à transformer la mosquée Sainte-Sophie en musée est, avant tout et surtout, une gifle en pleine figure du haut commandement de l’armée qui, jusqu’à quelques années encore, était l’unique détenteur de la vérité telle que l’a voulue le père fondateur. Certes, les cadets de l’école militaire, la prestigieuse Harbiyé, à genoux devant le portrait en pied d’un Ghazi victorieux à la bataille de la Sakharya, prêtent toujours le serment de demeurer fidèles à l’idéal du fondateur de la Turquie moderne et la phrase. « Père, dors tranquille, tes enfants ont grandi, en nous donnant la vie on sera comme toi », fait toujours résonner, le 10 novembre, les murs de l’Anitkebir, hurlée par tout ce que l’armée turque compte de généraux ; mais c’est Allah et Son Prophète qu’on prie désormais cinq fois par jours dans les casernes et les jeunes soldats originaires d’Anatolie connaissent beaucoup mieux le Coran, dont ils récitent les versets par cœur, que le « Nütük » qu’ils n’ont jamais ouvert. Déjà pour Necmettin Erbakan et, bien avant lui, Adnan Menderes, Aya Sophia n’était pas seulement une mosquée qui, par une décision arbitraire, a été transformée en musée, mais un symbole de la période des conquêtes ottomanes durant lesquelles les épées étaient guidées par la foi et l’éthique et il fallait que l’appel à la prière y retentisse de nouveau.

C’était compter sans les avatars d’Atatürk, Menderes fut pendu par l’armée et Erbakan déposé par un pronunciamiento d’officiers. C’était le temps où les généraux pouvaient encore se permettre, selon l’expression chère au général Cevik Bir, de ne faire « aucune concession sur les principes du père fondateur ». Le kémalisme dans toute sa splendeur, mais les temps changent, les militaires aussi et la population anatolienne qui a toujours fourni à l’armée turque le meilleur soldat du monde vit encore à l’ombre des minarets que les sultans d’Istanbul ont construits ; pour ces gens simples, rudes et croyants, les excès de la modernisation à grands coups de pied n’ont jamais été vraiment pardonnés et la restauration a longtemps été un rêve que Recep Tayyip Erdogan a finalement exaucé en redonnant au bâtiment son statut juridique de mosquée.

Cependant il ne faut en aucun cas vivre l’évènement comme une tragédie religieuse en remontant aux origines de ce que beaucoup continuent à appeler le drame, à savoir la prise de Constantinople avec son cortège de massacres, de conversions forcées, de déplacements de populations et d’histoires où se confondent légendes et réalité. Nul besoin d’aller aussi loin dans le temps car le conflit est beaucoup plus récent, il est entre les partisans d’Erdogan et ceux de la république telle que la voulait Atatürk et cette décision entérinée par des juges laïques et non pas par un conseil d’ulémas ne doit en aucun cas être perçue comme un camouflet par la chrétienté orthodoxe mais plutôt comme le coup de grâce à un kémalisme à bout de souffle ; et si iconoclaste Erdogan est, c’est bien parce qu’il a détruit des images, non pas celles de Manuel II Paléologue et de Jean VI Cantacuzène, mais bien celles de Mustafa Kemal Atatürk.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Un rêve démodé, dépassé, exactement l’idée que j’ai eue en visitant aujourd’hui le mausolée que les Turcs, 75 ans plus tôt, ont voulu à la grandeur de l’amour qu’ils portaient à celui qu’ils continuent toujours à appeler Atatürk, mais c’était il y a 75 ans. Que reste-il du legs dans la Turquie d’Erdogan ? En redonnant à Aya Sophia son statut de mosquée, le locataire du palais du Yildizlar définissait certes tout un programme mais fermait surtout une parenthèse qui pour beaucoup n’a que trop duré ; les Osmanlis se sont prononcés par sa bouche et ce qu’ils ont dit s’adresse bien plus aux partisans d’Atatürk qu’aux descendants des porphyrogénètes. Recep Tayyip Erdogan a su mettre au pas les militaires qui depuis les généraux Çalal Bayar et Cemal Gürsel jusqu’au général Yaşar...
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