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Nos lecteurs ont la parole

EK953 : encore un autre vol

EK953 : encore un autre vol

Photo M.-J.S.

Encore un autre vol, aussi bondé que tous les autres vols quittant les pays où vivent les expatriés libanais. EK953 est rempli d’espoir, d’amour et d’un peuple des plus résilients que j’aie jamais vu.

Encore un autre vol, rempli de ceux qui ne manqueront jamais un été malgré tout ce que les médias ont dit et redit sur les risques de voyager au Liban ; malgré tout ce que leurs ambassades ont dit et redit sur la situation dramatique au sud du pays ; malgré tous les mails qu’ils ont reçus du Canada, de France, des États-Unis, toutes ces alertes aux binationaux – parce que bien évidemment plus de la moitié des Libanais ont des passeports étrangers – eux, ils sont là, à occuper les sièges du vol EK953.

Encore un autre vol rempli de familles qui rentrent avec des enfants pour leur montrer leur pays natal où ils n’auront jamais la chance de vivre, mais s’y rendront pour les vacances, pour l’été, pour les grands-parents qui les attendent à l’aéroport avec des doudous, des fleurs, des ballons… pour les cousins et les cousines, pour toutes les bêtises qu’ils auront le droit de faire dans le pays des bêtisiers.

Encore un autre vol, dans lequel il y a ce couple qui rentre pour son mariage, un couple qui vit à l’étranger, depuis des années, mais qui retournera toujours pour se marier au Liban. Ils auront fait le tour des options des destinations « wedding » mais décideront de le faire au Liban, pour la famille, pour les traditions, pour la zaffé orientale qui pourrait même les attendre aux portes de l’aéroport, pour la dabké, pour le buffet des plats succulents, pour le service de luxe, pour ce pays qui a été connu dans le monde entier pour ses mariages à la granda, basta.

Encore un autre vol, où tu peux observer ces jeunes, prêts à faire la fête dans les endroits les plus huppés de la capitale, ils ont déjà rempli leurs agendas avec les sunsets au bord de mer, les « staycations dans les guest-houses » – où une guerre se passe à quelques kilomètres – jusqu’à la toute nouvelle et somptueuse boîte de nuit, parce que ce peuple ne se lasse pas et ne se lassera jamais de faire la fête.

Encore un autre vol, avec des parents qui étaient chez leurs enfants et qui rentrent avec eux au bled. Ceux-là ne quitteront jamais Beyrouth, ils sont enracinés dans les rues, ils respirent au son des klaxons et ils se battent tous les jours pour ce qui reste de leurs jours. Ceux-là ne partiront jamais, ils ont été poussés, alertés, persuadés plusieurs fois par leurs enfants avec des arguments qui tiennent la route, avec des offres incroyables sur les conditions de vie à Paris, à Dubaï, à Londres ou à Montréal mais ils ne partiront jamais et à chaque fois qu’ils vont rendre visite à leurs enfants, ils comptent les heures pour rentrer, eux ils sont toujours là, ils resteront toujours là, comme les cèdres, bien enracinés avec la tête qui regarde le ciel.

Encore un vol, où je suis assise là, à observer autour de moi et à me souvenir de mes dix-huit ans de vie d’expat, de chaque été, de chaque Noël, de chaque fois où j’ai voulu me rendre au Liban et j’ai été challengée par tout mon entourage étranger sur les conditions et la situation du pays.

Dix-huit ans et rien n’a changé, je suis toujours challengée, je rentre toujours avec des « si » dans la tête et des « mais » dans le cœur. Et « si » ça dégénère ? Et « si » on est bloqués ? Et « si » l’aéroport est fermé ?

Et « si » je dois partir sur un bateau ?

Et « si » je le fais ? Comment laisserai-je ma famille derrière ? Et puis arrivent les « mais ». « Mais » je ne pourrai pas passer un été sans me rendre au Liban. « Mais » comment pourrai-je sillonner le monde sans faire ce pit-stop ? « Mais » comment pourrai-je priver mon fils de ce sentiment d’appartenance et d’enracinement ? Et depuis dix-huit ans, je jette les « si » dans l’inconscient et j’avance avec mes « mais ».

J’avance vers la lumière de cette ville qui ne connaît pas la nuit, j’avance vers les montagnes où je respire l’air de la liberté et je côtoie les gens les plus humbles et les plus généreux. J’avance vers l’humain car c’est ce qui fait tout le charme de ce pays, ces relations humaines dans les restos, dans les cafés, dans les magasins, même dans les lieux les plus insolites, j’avance vers l’humain qui nous unit. J’avance vers l’espoir qui est la seule monnaie du peuple résilient. J’avance vers mes racines avec mes ailes en stand-by. J’avance vers mes parents qui sont comme tous ces parents du vol EK953, ils ne quitteront jamais leur terre. J’avance vers eux pour les enlacer, les embrasser et oublier mes « si ».

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Encore un autre vol, aussi bondé que tous les autres vols quittant les pays où vivent les expatriés libanais. EK953 est rempli d’espoir, d’amour et d’un peuple des plus résilients que j’aie jamais vu. Encore un autre vol, rempli de ceux qui ne manqueront jamais un été malgré tout ce que les médias ont dit et redit sur les risques de voyager au Liban ; malgré tout ce que leurs ambassades ont dit et redit sur la situation dramatique au sud du pays ; malgré tous les mails qu’ils ont reçus du Canada, de France, des États-Unis, toutes ces alertes aux binationaux – parce que bien évidemment plus de la moitié des Libanais ont des passeports étrangers – eux, ils sont là, à occuper les sièges du vol EK953.Encore un autre vol rempli de familles qui rentrent avec des enfants pour leur montrer leur pays natal où...
commentaires (4)

Tellement vrai! Nous restons LIBANAIS ou que nous soyons! Notre vraie vie est là-bas!!

Hélène SOMMA

23 h 49, le 27 juillet 2024

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Commentaires (4)

  • Tellement vrai! Nous restons LIBANAIS ou que nous soyons! Notre vraie vie est là-bas!!

    Hélène SOMMA

    23 h 49, le 27 juillet 2024

  • Merci pour cette belle plume. Tu relates toutes les émotions des passagers du vol EK953 ❤️

    Anna Germanos

    09 h 39, le 26 juillet 2024

  • Tellement vrai Tellement beau

    Gretta Ghafari

    17 h 18, le 19 juillet 2024

  • Même scénario depuis trois générations…mais… En tout cas très beau texte.

    Christiane Mouzannar Akl

    12 h 40, le 19 juillet 2024

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