Sophocle décrit les personnages des tragédies, confrontés à des conflits psychologiques, moraux aboutissant au tragique, au suicide et à la mort. Photo d’illustration Bigstock
Dans les temps anciens, à Athènes, Sophocle nous éclaire sur la tragédie et ses contours. Il décrit les personnages confrontés à des conflits psychologiques, moraux aboutissant au tragique, au suicide et à la mort. Dans ces conflits, ce sont les oracles qui interviennent. Les oracles sont imprécis, obscurs et laissent place à l’espérance et à l’erreur. Ils pratiquent la divination, c’est l’expression de la divinité par l’intermédiaire d’un être, homme ou femme. Les personnages luttent contre leur destin, face à une fatalité hasardeuse, avec des dieux tantôt complices, tantôt opposés. L’objectif est de faire réagir les émotions fortes afin de noyer les passions des spectateurs. Quelles sont les limites de la tragédie du Liban où les acteurs sont multiples, à l’intérieur et à l’extérieur. Les comparses sont nombreux et tous les Libanais semblent inconscients de leur pouvoir mais leur rôle est important.
Les Libanais semblent noyés dans une politique perverse qui est une arène de tous les vices. Encore faut-il qu’il y ait une politique... Il faut combattre l’ennemi certes, mais comment le battre. On se contente de la tirade : « Ton bras est invaincu mais non point invincible. »
Il faut se rappeler que la guerre la plus importante est celle qu’on mène contre ces errements et ses désirs vengeurs. Le Liban est pris dans le tourbillon que souffle l’Iran en créant une fracture interne du pays. Les pays où l’intérêt iranien a su trouver des adeptes se désorganisent et se détériorent. Le gouvernement se voile les yeux, il est le dernier informé du déroulement des événements et des tractations. Un gouvernement qui accumule toutes les insuffisances, et favorisant toutes les défaillances, et qui cultive toutes les nuisances. Enfin un manque de l’État favorise le plus de corruption. Un moins de l’État favorise le plus de misère sociale. Un moins d’État entraîne le moins de droit et plus de banditisme… Notre région est victime des politiques idéologiques, brandies par certaines personnes déviantes, souvent narcissiques, toujours incapables. Le roman national est perturbé. Nous sommes dans une guerre de croyances qu’on impose au pays. Cette guerre est corrompue par les moyens de communication ou les plateformes d’échanges sociaux. Il est bon de rappeler ce que déclarait le visionnaire qu’était Raymond Eddé : le Liban sera le dernier pays à pactiser avec Israël, après tous les pays arabes en cas d’une paix possible. Mais pour la guerre, il reste à définir un front commun et une répartition des rôles suivant une politique concertée avec tous les pays arabes. Notre situation actuelle est une lutte, un acharnement entre des extrémistes, des radicaux tant en Israël qu’en Iran. Le camp de la paix semble incapable de discuter, de négocier ou d’aboutir à un quelconque accord. Cela implique le dialogue entre le camp palestinien, le camp des pays arabes et le camp israélien de la paix. Mais surtout avec l’aide des grands décideurs, ces derniers paraissent peu enclins à parler de paix actuellement, laissant faire les ultras, les réactionnaires, les extrémistes et les va-t’en-guerre. Mais jusqu’à quand ?
Notre monde est dangereux non pas tant à cause de ceux qui font du mal, mais à cause de ceux qui voient et se taisent. Aurons-nous un jour à rêver d’un avenir, un avenir qui ne soit pas un souvenir de notre passé. Notre avenir implique une grande effervescence intellectuelle, un débat démocratique animé par des penseurs, des intellectuels, des bâtisseurs et non des responsables sans vision. Certes, il faut beaucoup plus de temps pour discuter et pour convaincre, que de décider pour enclencher la guerre. Il faut savoir que les obstinations de tous les bords ne font pas une nation ou un pays apaisé… Toute discussion ou tout dialogue impliquent des concessions, ce que nos responsables paraissent incapables de faire. Que font les Libanais dans cette tragédie ? Face à l’arrogance israélienne, on assiste à des milliers de morts palestiniens et libanais. On espère quel résultat ? Le Liban se doit de faire cohabiter les identités multiples et non les faire s’entre-tuer. Le Liban peut faire vivre les êtres côte à côte et non face à face. Nos responsables nous font subir une tragédie, ils nous font sauter à la corde d’une politique fiction faite de vices, de haines et d’illusions. Le pays est conflictualisé, fracturé et la vie est impossible car les extrêmes se font peur et s’entredéchirent.
Sachant que l’être humain n’est pas une pure rationalité (« sapiens »), il est aussi dans les débordements jusqu’au délire (« dementia »), il est aussi technicien (« homo faber »). L’être humain reste surtout religieux et un être de convictions mêlées, et a une volonté et de petits intérêts. Nous sommes dans une période où triomphent l’illusion et le mensonge. Le Liban est noyé dans cette gangue par les soins de certains responsables que de Gaulle avait appelés des « politichiens » : (profiteurs, trafic d’influences, détournement de fonds publics). Dans le Liban devenu un champ de ruines, on doit faire revivre la notion de diversité dans l’unité. Notre tragédie comme dans la tragédie grecque nous fait subir les complots, les mensonges, les trahisons et la corruption. Quelle honte ! Nos ninjas de la politique se plaisent dans les manigances, les assassinats, l’espionnage et les sabotages. Le peuple libanais est noyé dans tous les problèmes de la vie. Tous les problèmes élémentaires, et malgré tout, la majorité des Libanais continuent à répéter leurs malheurs sans réagir (école, hôpitaux, banques, transports, administration). Certains persistent à discuter et à échanger sur la marque de la voiture, le dernier cellulaire, les numéros soit du téléphone ou de la plaque d’immatriculation très « spéciaux ». Leur mental semble réduit au plus bas. Et surtout, surtout, une jeunesse abusée, amputée de tout espoir d’avenir, et qui ne pense qu’à déserter un pays en ruine. Les jeunes continuent à se noyer dans les réseaux sociaux où il n’y a pas d’altérité et qui aboutissent à la perversion. Il faut le répéter et le répéter, qu’un élan social s’impose pour relever le pays loin de la haine et de la radicalité. Les jeunes, les penseurs doivent s’ouvrir au dialogue, à la négociation et au compromis, et à des concessions. Reconnaissons que cette pédagogie est l’art de la répétition avec et par des responsables rationnels pour relever le pays et faire tomber le rideau de notre tragédie.
Adel AKL
Psychiatre, psychanalyste
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Pire qu’une tragédie grecque
18 h 11, le 17 juillet 2024