À la fin, le loup mange la grand-mère, porte sa charlotte et se glisse dans son lit, attendant la petite fille en rouge, sa galette et son petit pot de beurre. Curieusement, la petite fille ne voit jamais le loup. Elle n’en voit, au fond du pauvre lit, que la rassurante charlotte de sa grand-mère. Elle croit ce que lui dit la voix contrefaite : « C’est pour mieux te voir, c’est pour mieux t’entendre… Mais c’est pour mieux te manger. » Le conte est surprenant, même pour un enfant qui, tout au long, pense que le Petit Chaperon rouge ne devrait pas se fier à des apparences aussi peu convaincantes. Inexorablement, la fillette tombe dans la gueule du loup qui triomphe dans la version de Perrault. Dans celle des frères Grimm, on doit attendre l’arrivée d’un chasseur pour accoucher la bête des deux proies qui lui gonflent le ventre : la grand-mère et l’enfant. L’une et l’autre version de ce récit de la tradition orale française et européenne sont éminemment politiques. L’électeur aveuglé par sa mignonne capuche, perdu dans une forêt de difficultés, entre retraites de misère, diminution du pouvoir d’achat, immigration incontrôlée, affaiblissement de l’autorité publique, va suivre un personnage qui dit aller dans la même direction que la sienne et qui connaît le chemin à prendre : le loup. Une région comme la Bretagne, ouverte sur la mer, habituée aux brassages humains, qui n’a jamais voté à l’extrême droite, place à présent celle-ci en tête de ses préférences. Quelqu’un lui a montré le chemin. Il porte une charlotte, et cela suffit à la rassurer.
Notre temps est déraisonnable. Nous ne savons pas le négocier, ce millénaire. Trop de sujets anxiogènes nous pèsent : le climat qui se dérègle, le suicide collectif qui se prépare si nous n’arrivons pas à contrôler l’activité humaine et limiter la hausse des températures, les probables monstres que nous préparons à nous servir, à travers l’intelligence artificielle, et qui probablement seront à leur tour capables de se servir de nous, l’inflation si difficile à juguler… et le niveau de cruauté, dont beaucoup de naïfs parmi nous croyaient l’humanité incapable, qui se montre au grand-jour dans la guerre à Gaza, échappant à toute sanction, protégé comme un droit de réponse, tout démesuré qu’il soit. L’humanité a peur. L’humanité veut joindre ses coudes, ses épaules, aux épaules et aux coudes qui lui ressemblent. Faire tribu. Faire masse uniforme. Croire ceux qui lui disent que l’étranger mange son pain et prend son travail. La France aux Français ? Bien-sûr, c’est leur pays et s’y sentir chez eux est leur droit le plus élémentaire.
Mais quelle tristesse, dans un monde pourtant globalisé où la Toile a ouvert toutes les frontières, de célébrer le retour aux communautarismes, aux appartenances étroites, le repli identitaire, le frileux refuge parmi les siens. Et quel terne avenir, quel ennuyeux paysage intellectuel et artistique se prépare au sein de sociétés monochromes, méfiantes, chauvines, hostiles à la différence. Le seul intérêt de ce basculement politique est qu’à force de restrictions, il produira de nouvelles révolutions et sans doute des idées neuves. Cela fait trop longtemps que tout stagne. Quelque chose devait remuer la vase. Voilà qui est fait, une nouvelle espèce de loups est entrée dans Paris. Ils hurlent un peu trop fort, mais leurs dents sont limées, leurs lunettes ajustées. Et n’oublions pas les charlottes.


Les Français ne sont plus chez eux, mais ils ont oublié qu'ils ont longtemps fait comme "chez eux" chez des autres qui ne les avaient pas invités.
15 h 55, le 13 juin 2024