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Naître - Lorient-Le Siecle

Dans ce monde arabe éclaté...

Georges Naccache a 58 ans lorsqu’il écrit ces lignes. Plume resserrée, regard aguerri, il va à l’essentiel et n’épargne personne. À commencer par les Libanais, cette « race de possédants qui ne veut se déposséder de rien ». Mais de quoi est-il question ? Nous sommes le 2 juin 1962. Un calme précaire prévaut au Moyen-Orient. Adolf Eichmann, ancien haut gradé nazi, vient d’être exécuté en Israël. Le conflit israélo-arabe est provisoirement mis en sourdine. La guerre d’Algérie vient de se terminer. Et Nasser poursuit sa vague de nationalisation en Égypte. Mais pour Naccache l’histoire est en marche. Du Caire à Bagdad, il voit dans les coups d’État militaires des dernières années le signe d’un chaos à venir, présageant « des chocs, dont nous subirons les contrecoups, et des oscillations vertigineuses ». En combinant analyse géopolitique, recul historique et connaissance du terrain libanais, le cofondateur de L’Orient prédit des jours sanglants. Et écorche au passage le mythe d’un âge d’or libanais. 

Dans ce monde arabe éclaté...

« L'Orient », le 2 juin 1962. Illustration Jaimee Haddad

À l’occasion de son centenaire, L’Orient-Le Jour fait revivre les grands textes de L'Orient, du Jour et de L'Orient-Le Jour qui ont marqué le siècle. Ici, l'éditorial de Georges Naccache publié dans L'Orient, le 2 juin 1962


« Que, dans ce monde arabe éclaté, une paix libanaise est difficile, nous en faisons la vérification chaque jour plus amère. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises et de nos tourments.

Pour ne pas se couper du Koweït, on a encouru la colère de Bagdad. Mais pouvons-nous nous flatter d'avoir, à ce prix, suspendu les foudres saoudiennes ? Rien, jusqu'ici, ne l'a fait paraître. Et c'est maintenant d'Amman « le petit roi » qui menace. Puis Damas, à son tour...

Le « messieurs, ami de tout le monde ! » qui est le grand axiome de la diplomatie libanais, nous impose des prodiges de virtuosité qui n'ont plus leur récompense. À quoi cela tient ? À ce que toutes les données du problème, depuis quatre ans, sont bouleversées. Dans un monde arabe satellisé autour de deux pôles – Le Caire et Bagdad –, nous étions situés, depuis 1943, sur une espèce de ligne idéale, sur cet axe immobile autour duquel s'opérait la double gravitation. La nuit sanglante du 14 juillet 1958 a désintégré tout le système : avec des astres lancés sur des orbites folles, toutes nos équations sont faussées et toutes nos recettes de sagesse.

Il ne suffit plus de nous dire qu'il faut se tenir loin des jeux de princes – des querelles des généraux et des cheikhs. Le meilleur choix, pour le Liban, est sans doute de ne pas choisir. Mais nous voici au moment où chacun veut nous obliger à un choix – et il n'est pas dit que nous réussirons indéfiniment à reculer les échéances.

Ce qui a été fait ici, sans doute, devait l'être :

Voici, depuis trois jours, les souverains arabes mieux protégés à Beyrouth que le chef même de l'État libanais.

Mais qui les protégera contre eux-mêmes – et contre les leurs ? Comment exorciseront-ils chez eux ces démons, dont la voix ici leur était à ce point insupportable ?

Il y a des signes qui ne trompent pas. Au roulement des tambours des dictatures militaires, nous voyons s’opérer – du Maghreb au golfe Persique – le ralliement des prolétariats arabes pour l’assaut final de la délivrance. Nasser et le nassérisme ne sont qu'un moment et un aspect d'un processus qui paraît irréversible. Des colonels progressistes du FLN aux jeunes capitaine Jacobins et socialisants de Damas, c'est désormais la grande conjuration de l'armée et des masses pour qui l'idée d'émancipation est indissociable de l'idée de révolution. Le grand mythe de l'unité arabe (cette « Oumma » qui fut pendant des siècles l'image exaltante de la supranationalité religieuse) c'est par l’internationale paysanne et ouvrière que la nouvelle internationale des hommes en uniforme a décidé de l'accomplir.

Tout cela, qui est dans la direction immédiate de l’histoire, n'ira pas pour nous sans de profonds remous. Il y aura des chocs, dont nous subirons les contrecoups, et des oscillations vertigineuses. Avec nos frontières ouvertes, nous risquons aussi d'être, pendant ces années cruciales, le champ clos où s'affronteront tous les activismes exilés.

Il n'y a pas d'autre attitude, devant ces perspectives, que celle de la plus grande vigilance.

Mais ce qu'il faut d'abord nous dire, c'est qu'une prospérité libanaise n'est pas indéfiniment isolable des revendications de la misère arabe ; et que la première règle, si nous voulons nous garder, est de bâtir un Liban social qui ne risque pas d'être un jour totalement « décyclé » par rapport à ses voisins.

… Mais comment expliquer ces choses à une race de possédants qui ne veut se déposséder de rien ? Comment en convaincre ce patronat qui – (sous le signe, bien entendu, du salut de la liberté) – continue d'opposer à toutes les entreprises du pouvoir son imbécile puissance ?... »


À l’occasion de son centenaire, L’Orient-Le Jour fait revivre les grands textes de L'Orient, du Jour et de L'Orient-Le Jour qui ont marqué le siècle. Ici, l'éditorial de Georges Naccache publié dans L'Orient, le 2 juin 1962« Que, dans ce monde arabe éclaté, une paix libanaise est difficile, nous en faisons la vérification chaque jour plus amère. Et nous ne sommes pas au bout de...
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