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Nos lecteurs ont la parole

Qu’est-ce qu’un film « libanais » ?

L’autre jour, j’ai été invité à la première d’un film « libanais ». J’étais tout fier de me rendre au cinéma pour voir un film de mon pays, habillé de la tête aux pieds par des designers libanais. Je me sentais comme un amalgame entre un olivier, un cèdre et Sabah. J’espérais voir encore du Liban dans toute sa fragilité, sa complexité et sa diversité. Je ne suis pas du genre à sortir d’une salle de cinéma ou d’un spectacle avant la fin, même quand c’est un navet, même quand c’est trop long. Même un film aussi futile et provocant à la fois qu’Oppenheimer ne m’a pas poussé à quitter mon fauteuil avant sa fin. Pourtant, ce jour-là, je suis sorti de la salle. Je ne voyais pas d’acteur dans ce film, je ne voyais pas de réalisateur, je ne voyais pas de Liban, je ne voyais que ceux qui l’ont financé, avec leurs clichés, et oh qu’ils sont nombreux. J’hésitais à ajouter l’adjectif fertile, mais leur côté binaire et réducteur ne laisse pas de place au principe même de fertilité. Les clichés, on en voit partout. Mais là, c’était trop. Je suis sorti de la salle avant la fin, en me posant cette question : qu’est-ce qu’un film libanais ?

Est-ce un film tourné au Liban ?

Si le réalisateur est libanais, cela fait-il du film un film libanais ? Les producteurs ? L’histoire ? Et surtout, est-ce un film libanais si le financement est étranger ? Ces questions ne sont pas anodines. Elles touchent à la définition et à la représentation du cinéma libanais, de sa vocation voire de sa raison d’être. Depuis la fin de la guerre civile, en 1990, la production cinématographique au Liban a connu un essor, mais les genres et thèmes répétitifs et « attendus » cachent une fragilité : celle du financement. Faute de soutien public, les cinéastes libanais sont souvent contraints de recourir aux fonds étrangers, principalement européens, pour réaliser leurs films. Or ces fonds ne sont pas neutres : ils imposent souvent des critères de sélection, des normes de production et des attentes de diffusion qui influencent le contenu et la forme des films. Ces fonds étrangers, qui auraient tendance à privilégier les films qui correspondent à leur vision du Liban, souvent réduite à des clichés sur la guerre, la violence, la religion, la sexualité, les droits de l’homme, font fonction d’une écholalie, sans filtre, de représentations mentales qui ne concernent que ceux qui les construisent. Cette répétition involontaire ou très volontaire fait que le cinéma libanais perd alors sa capacité à représenter la réalité complexe et plurielle de son pays, ou la perception qu’en ont les Libanais eux-mêmes. Il deviendrait un instrument de prosélytisme culturel, visant à imposer une certaine image du Liban au public international, au détriment de sa diversité et de sa richesse. Vous allez me dire que celui qui donne ordonne, ou que l’art a toujours été commandité par un dieu, un monarque ou un riche, et que c’est naïf de penser que l’art pour l’art de l’école parnassienne est viable. Vous allez me dire que ce n’est pas une surprise que le marché de l’art existe et que toute production libano-libanaise est impossible pour le moment. Je vais vous répondre que oui, l’art a toujours été commandité, et que même Molière était au service d’un roi, avec des restrictions et des limites très claires. Mais il a su, dans Le Bourgeois gentilhomme, par exemple, un théâtre presque bouffon, introduire discrètement et intelligemment une des premières critiques de la noblesse que je connaisse dans la littérature française.

Ainsi, le cinéma libanais se trouve confronté à un double dilemme : est-ce qu’une production locale est une option viable ? Et comment préserver son autonomie artistique et sa singularité culturelle tout en répondant aux exigences des bailleurs de fonds ? Il existe aussi des exemples de films qui ont su se faire avec peu de budget et qui sont magnifiques. C’est le cas du Goût de la cerise, un bijou de film de Abbas Kiarostami en 1997, qui a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes. Le film a été tourné avec une caméra numérique et un budget d’environ 200 000 dollars, ce qui équivaut au prix d’une de ces voitures de luxe qui gambadent dans Beyrouth, donc un financement local ne semble pas être un miracle… Et pour répondre à la seconde question, je dirais que c’est vrai que nous dépendons des financements étrangers, mais à nous d’ajouter ce « un petit peu plus » qui fera la différence, plutôt que de sombrer dans un prosélytisme aveugle qui nous permettra de défiler dans trois festivals au détriment de n’avoir que trois spectateurs et d’une semaine ou deux en salle de spectacle, avant d’être déplacé par un film pour enfant, un navet hollywoodien ou un soap opera libanais ayant tellement réussi qu’on a décidé de perpétuer l’insulte sous forme de film grand public. Oui, nous dépendons des financements étrangers, mais les producteurs, réalisateurs et scénaristes libanais peuvent se soumettre aux normes imposées par les bailleurs de fonds en contournant intelligemment ces contraintes pour répondre à la raison d’être locale du cinéma libanais.

Le cinéma libanais est en crise d’identité et je n’écris pas ces lignes pour le critiquer, mais pour lancer un cri d’alarme. Je vois l’art comme une bouée de sauvetage qui nous permet de rester à la surface, de respirer, de rêver, de résister. Je ne le vois pas comme un paquebot d’évacuation qui nous emporte loin de notre réalité, de notre identité, de notre responsabilité. Je crois que le cinéma libanais peut être cette bouée de sauvetage, si nous savons la saisir, la gonfler, la partager. Si nous savons être libres, authentiques, originaux. Si nous savons être libanais…


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

L’autre jour, j’ai été invité à la première d’un film « libanais ». J’étais tout fier de me rendre au cinéma pour voir un film de mon pays, habillé de la tête aux pieds par des designers libanais. Je me sentais comme un amalgame entre un olivier, un cèdre et Sabah. J’espérais voir encore du Liban dans toute sa fragilité, sa complexité et sa diversité. Je ne suis pas du genre à sortir d’une salle de cinéma ou d’un spectacle avant la fin, même quand c’est un navet, même quand c’est trop long. Même un film aussi futile et provocant à la fois qu’Oppenheimer ne m’a pas poussé à quitter mon fauteuil avant sa fin. Pourtant, ce jour-là, je suis sorti de la salle. Je ne voyais pas d’acteur dans ce film, je ne voyais pas de réalisateur, je ne voyais pas de Liban, je ne voyais que ceux qui...
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