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Georges Hugo, ou l’art d’être petit-fils et peintre

Georges Hugo, ou l’art d’être petit-fils et peintre

Georges Hugo, Dora vue de Dos, v. 1910, Huile sur toile, (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Depuis le mois de novembre, les habitants de Paris et ses visiteurs peuvent découvrir à la Maison de Victor Hugo une exposition qui intrigue autant qu’elle attire, autour du peintre Georges Hugo : L’Art d’être petit-fils. Cette reformulation fait écho au recueil de poèmes L’Art d’être grand-père du poète romantique, dont le descendant est le premier d’une lignée d’artistes qui se poursuit aujourd’hui. L’œuvre de Georges Hugo (1868-1925) rassemble 300 pièces, des dessins, peintures, manuscrits, carnets, gravures, qui illustrent le regard de chroniqueur graphique porté sur son époque.

L’approche est double : il s’agit à la fois de présenter une monographie de peintres liés d’une façon ou d’une autre à Victor Hugo, et d’illustrer la mémoire familiale. Les créations de Georges Hugo rendent compte de sa dimension complexe, à la fois esthète raffiné et mondain, sensible aux problématiques sociales, et fervent patriote. C’est sous le regard complice de son grand-père qu’il appelle « Papapa », que Georges Hugo réalise ses premiers dessins, canal favori de son expression. Au fil des années, il croque son entourage avec mordant, d’un trait nerveux : scènes de rue, de spectacles, de front… Crayon, encre et aquarelle s’entremêlent, dans une pratique dilettante qui reflète la sensibilité d’une époque saisie à vif.

Il s’agit de la première exposition monographique consacrée à son œuvre. La première partie rappelle l’importance du lien avec son grand-père et la façon dont son souvenir s’est cristallisé autour de Guernesey et de Hauteville House, jusqu’à la mort de Victor Hugo en 1885, dont il conduit le deuil de l’Arc-de-Triomphe au Panthéon. Guernesey reste le véritable sanctuaire de cette mémoire. « Je pense tout le temps à Guernesey qui est un idéal  ; je me demande souvent si je ne serais jamais aussi heureux que quand j’étais enfant. Je crains bien que non », écrit Georges à sa mère. Il aime peindre la maison, mais aussi dessiner l’île et ses habitants.

Entre 1891 et 1893, il effectue son service militaire comme matelot, l’occasion d’effectuer voyages et dessins. Sa première exposition, en 1894, au salon de la Société nationale des Beaux-Arts, expose deux marines, Vieux navires et La Dévastation. En 1894, il épouse une amie d’enfance, Pauline Ménard-Dorian, et son œuvre se recentre sur l’intimité, avec des portraits de sa femme et de ses enfants. En 1914, il remplit ses carnets de nombreux dessins témoignant des combats et de la vie des poilus, pendant la Grande Guerre. En février 1917, une grande exposition lui est consacrée aux Arts décoratifs, puis il part s’installer près de Florence où il aime peindre les rives de l’Arno, avant de s’en aller vers l’Islande et l’île Jan Mayen, où il réalise de très belles peintures. Quelques années avant de mourir, il expose aux Arts décoratifs et à la galerie d’Hector Brame. Quelques mois après sa mort, la maison-musée de Victor Hugo lui rend hommage en exposant ses œuvres. Cette plongée artistique et familiale que propose le musée emblématique de la place des Vosges a été mise en place par Alexandrine Achille, chargée de la collection photographique du musée, et Gérard Audinet, directeur des maisons Victor Hugo Paris-Guernesey et commissaire général de l’exposition. Quels sont les enjeux de cet héritage artistique et familial dans la famille Hugo ?

Les expositions autour de l’œuvre de Georges Hugo ont-elles été fréquentes depuis son décès ?

L’œuvre du peintre a été exposée à plusieurs reprises avant sa mort, puis en 1925. Dans cette exposition, on le découvre en tant qu’artiste relativement indépendant, il se situe dans une lignée impressionniste un peu tardive. On peut remarquer deux facettes de son travail : des peintures de portraits mondains, et de paysages, mais aussi des dessins extraordinaires, d’une grande liberté. Il a réellement vécu avec un carnet à dessin dans le creux de sa main, et il croquait toutes les scènes de sociabilité qu’il voyait, au restaurant, au palais de justice, dans les salles de spectacle… Cela constitue au jour le jour une sorte de mémoire du temps perdu  ; il y a une dimension proustienne dans sa démarche qui tente de saisir le temps en train de se perdre.

Quels sont les lieux qui l’ont inspiré ?

Paris, bien sûr, mais aussi Guernesey où il séjournait avec son grand-père quand il était enfant, et auquel il est resté très attaché, en mémoire de Victor Hugo et par la nature du lieu lui-même. La première partie de l’exposition souligne le rapport mémoriel entre le peintre et son aïeul, avec des peintures d’Hauteville House, de la salle à manger, de l’escalier du look out, avec une apparition fictive de Victor Hugo, ou même le portrait de sa grand-mère qu’il n’a jamais connue. On peut aussi trouver des dessins qui font écho aux textes hugoliens, comme Les Travailleurs de la mer ou Ruy Blas. Il y a aussi des paysages islandais, italiens, bretons, hollandais… Georges et Jeanne Hugo ont vécu une enfance fusionnelle avec leur grand-père, puis ils se sont occupés de sa gloire et de son image après sa mort. Le peintre a vu son grand-père dessiner fréquemment, mais il a eu la sagesse de chercher sa propre voie. Il a néanmoins gardé certains éléments, dans le trait de son dessin ferme, nerveux, vibratile et vivant. De même, lorsqu’il réalise des dessins au front, il les entame en pleine action et les complète le soir, dans les tranchées, en utilisant un peu de vin, de café ou de craie pour les couleurs, ce qui rappelle les propos de Victor Hugo sur les mixtures bizarres de ses dessins. Le lien est donc assez fort et souterrain, comme avec les autres peintres de la famille, comme Jean Hugo, fils de Georges, qui est plutôt issu du cubisme et post-cubisme. Ce qui les lie à leur grand-père est aussi une forme de pudeur qui les rend soucieux de ne pas nuire à l’image de leur aïeul : le copier serait l’affadir.

Dans son engagement à la guerre, Georges Hugo ne s’inscrit-il pas dans la lignée de son grand-père qui souhaite s’ancrer dans les enjeux de la cité ?

Tous deux sont très patriotes. Le poète était un fervent militant de la paix, précurseur de l’Europe, mais dès que la France est attaquée, le devoir de défense prend le dessus. En 1870 pendant le siège de paris, au cours de la guerre franco-prussienne, il souhaite faire son devoir de soldat, et faire le coup de feu sur les fortifications de Paris, ce qui n’a pas été réalisé. Georges n’a plus l’âge d’aller à la guerre, en 14, mais il va insister pour faire accepter son engagement volontaire et aller sur le front. Il y a cette idée d’aller au bout de ses convictions et de son devoir, qui est commune des deux, ce dont atteste plusieurs pièces du corpus de l’exposition. Certaines ont été prêtées par la famille Hugo, les dessins de guerre proviennent des Arts décoratifs, du musée de l’armée, du musée d’Orsay ou de la bibliothèque patrimoniale.

Comment réagit le public devant cette exposition à la fois familière et nouvelle ?

Ils sont très contents, ce que je sais d’une source sûre : les agents de surveillance. C’est une découverte, et les visiteurs sont séduits par l’homme et l’œuvre. Georges Hugo avait des défauts, et on aime les bad boys… La notoriété de ce peintre est intéressante, étant le petit-fils de Victor Hugo, sa peinture était illisible, surtout de son vivant. Chaque fois qu’il exposait, on le présentait comme un peintre inconnu, ce qui est lié à la gloire de son grand-père : on le voit comme un petit-fils plutôt que comme un peintre. Avec sa sœur, ils étaient les enfants les plus connus de France, tout le monde lisait L’Art d’être grand-père et apprenait les poèmes de Victor Hugo par cœur. Le mariage de Jeanne Hugo et Léon Daudet est l’équivalent de celui de Johnny Hallyday au niveau de la couverture médiatique… Cette gloire rend difficile la lecture d’autres éléments.

En 2016, on a fait une exposition sur Les Hugo, une famille d’artistes qui explorait leur travail sur plusieurs générations. Le nom et l’héritage sont lourds à porter, il y a un effet de curiosité, mais dans l’esprit des gens, tout le génie est du côté de Victor Hugo, et on regarde de façon plus critique ses descendants. C’est injuste : Georges Hugo est un très bon peintre et dessinateur, tout comme Jean Hugo qui sera l’objet d’une grande exposition au musée Fabre de Montpellier.

Depuis le mois de novembre, les habitants de Paris et ses visiteurs peuvent découvrir à la Maison de Victor Hugo une exposition qui intrigue autant qu’elle attire, autour du peintre Georges Hugo : L’Art d’être petit-fils. Cette reformulation fait écho au recueil de poèmes L’Art d’être grand-père du poète romantique, dont le descendant est le premier d’une lignée...
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