Le point de vue de... Opinion

La communauté chiite et le Grand Liban

La communauté chiite et le Grand Liban

D.R.

Il y a plus d’un siècle, le Grand Liban voyait le jour prématurément et dans la douleur. C’est grâce au pacte national de 1943 qu’il a pu croître, tant bien que mal, jusqu’à nos jours… Si bien que les commis chargés d’appliquer le pacte – en l’occurrence la caste politique libanaise – ont sérieusement souffert de la patine du temps, tandis que la formule, elle, n’a pas pris la moindre ride.

En dépit de ses imperfections, la formule libanaise demeure l’équation digne de confiance à même de garantir l’adhésion des différentes composantes libanaises à leur grande patrie, maintenant qu’ils sont tous désormais convaincus que le Liban est bel et bien leur patrie définitive. Le maître de Bkerké a ainsi réussi à gagner ces composantes au principe du vivre-ensemble au sein d’un espace géographique vaste de par son pluralisme, plutôt que par sa superficie. Son refus d’être le patriarche d’un « petit Liban » isolé de son voisinage immédiat ou détaché de son environnement naturel a consacré ce choix. En ce sens, les frontières de 1920 ont permis au Liban de se singulariser géographiquement sans pour autant se dissocier de cet environnement plus vaste.

Mais voilà que plus d’un siècle plus tard, d’aucuns ne sont pas sans manifester une certaine nostalgie pour ce « petit Liban » que le patriarche Howayek avait rejeté en 1919, en se faisant l’illusion que le séparatisme ou la tentation fédéraliste leur permettra de préserver leurs spécificités. D’autres continuent d’être emportés par les vieux rêves de l’unionisme régional, du nationalisme ou de la gauche universaliste, voire même de l’islamisme politique dans ses deux branches. Cependant, tous, qu’ils l’aient souhaité plus exigu ou perçu plus petit que leurs ambitions, ont versé dans les extrêmes, à droite comme à gauche, avant de revenir à la conviction renforcée que la différence de leur pays est un privilège exceptionnel qui le singularise.

Dans un moment de lucidité, l’autorité de référence du Bilad el-Cham, sayyed Mohsen el-Amine, a compris que la singularité du Grand Liban était la rencontre de deux massifs montagneux, le Mont Liban et le Jabal Amel. Les élites de sa communauté y ont vu une opportunité historique de recouvrer leurs droits après des siècles d’oppression historique menée par les quatre sultanats omeyyade, abbasside, mamelouk et ottoman, durant lesquels les chiites de cette région ont été marginalisés des cercles du pouvoir et exclus et interdits de toute participation au champ étatique. Ce n’est qu’en 1920 que cette communauté a été autorisée à prendre part officiellement aux affaires étatiques et à l’expérience du pouvoir. Plus elle gagnait en croissance et en développement, plus son rôle s’élargissait, jusqu’à ce qu’elle se retrouve, comme d’autres communautés avant elle, confrontée à son tour à son excès de puissance dans la gestion du pouvoir, mais aussi à son incapacité patente à étendre sa domination sur la formule libanaise.

Avant 1948, les villes et villages du Jabal Amel occupaient une position stratégique de trait d’union et de carrefour commercial reliant les villes du Grand Liban et celles, historiques, de la Palestine. Cependant, depuis l’édification de l’État hébreu, ces villes ont été transformées en villages frontaliers. Les khans, ces postes frontaliers de voyageurs et de commerçants de Saïda à Bint Jbeil ont été fermés et les habitants de ces contrées se sont aussitôt tournés vers la capitale, Beyrouth, la Nakba en Palestine constituant un plus grand motif en faveur de leur décision de s’intégrer à l’espace libanais.

Les premières agressions, les premiers massacres israéliens ont également incité les habitants du Liban-Sud à défendre les frontières de leur pays. Cependant, la ligne frontalière s’est rapidement transformée en ligne de confrontation ouverte, après que le Liban eut été désigné comme le seul parmi les pays de la confrontation à être le point de départ de la lutte armée, exposant le Liban-Sud aux guerres, aux invasions, et à des pertes humaines et économiques importantes.

Partant, le positionnement et le rôle de la composante chiite revêtent une importance cruciale dans l’espace géographique libanais. Sa présence aux frontières l’a élevée au rang d’acteur incontournable. Les chiites n’ont plus à prouver quoi que ce soit au niveau de leur appartenance, dans la mesure où ils ont solidement ancré dans leur pensée le concept du Liban, que ce soit sur le plan théorique ou pratique. Il convient à cet égard d’évoquer deux étapes clés. La première est le document d’entente nationale émanant du Conseil supérieur chiite en 1977, communément appelé la « formule chiite de 1977 », qui proclame que « le Liban est une patrie définitive pour tous ses fils ». La seconde est symbolisée par le document dit des constantes islamiques, issu du sommet islamique de Aramoun en 1983, qui avait réuni des représentants sunnites, chiites et druzes, et qui affirme clairement que le Liban, qui est d’identité et d’appartenance arabes, constitue une patrie définitive pour tous ses fils.

Il s’agit de la formule qui a été retenue mot pour mot dans le texte du document d’entente nationale de Taëf, lequel reste le mieux de ce que les composantes libanaises peuvent obtenir, loin des considérations liées à la loi du nombre.

La formule libanaise est encore un facteur d’équilibre dans les relations entre les différentes composantes libanaises, garante de l’unité de l’entité libanaise face à toute tentative de partition ou d’élargissement du territoire, ou encore de domination d’une faction sur l’autre. Sans complaisance envers quiconque, d’aucuns ont tenté, à diverses occasions, de soumettre la formule à leur suprématie, voire de se l’accaparer. Générateur d’euphorie, l’excès de puissance réveillait la tentation chez ces parties de dominer les autres, jusqu’à ce qu’elles découvrent que toute domination au Liban est illusoire et impossible.

Il faut espérer que la sagacité enseigne à certains de ceux dont les excès débordent aujourd’hui de tirer les leçons de ceux qui ont arpenté les mêmes chemins par le passé, afin de comprendre au plus tôt que la formule libanaise est plus puissante que les projets partiaux ou les axes de toutes les dimensions, et éviter de tomber dans les interdits comme cela est arrivé à leurs prédécesseurs.

Il faut aussi espérer qu’ils puissent savoir utiliser leur intelligence plutôt que leurs muscles. De l’indépendance à la révolution du 17 octobre, en passant par la formule de Taëf, les différentes étapes ont confirmé la nécessité pour la composante chiite de s’intégrer au sein de son peuple et de sa patrie, et de ne pas rechercher une quelconque distinction, un quelconque projet particulier, comme le leur a recommandé leur imam, le cheikh Mohammad Mahdi Chamseddine. C’est pourquoi nous sommes condamnés à un règlement, un règlement historique entre tous les Libanais, aux antipodes de tout compromis opportuniste entre les gouvernants.

Il y a plus d’un siècle, le Grand Liban voyait le jour prématurément et dans la douleur. C’est grâce au pacte national de 1943 qu’il a pu croître, tant bien que mal, jusqu’à nos jours… Si bien que les commis chargés d’appliquer le pacte – en l’occurrence la caste politique libanaise – ont sérieusement souffert de la patine du temps, tandis que la formule, elle,...

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Magistral, merci

Josefa BOSCH / ALDEC OLJ00485

13 h 17, le 13 février 2024

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  • Magistral, merci

    Josefa BOSCH / ALDEC OLJ00485

    13 h 17, le 13 février 2024

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