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Monarchies et républiques dans le monde arabo-musulman – I

Renversement des monarchies et émergence de « républiques » instables

Dans les années 50 et 60 les pays arabes et plus généralement de nombreux pays musulmans succombèrent à la tendance des coups d’État militaires. Ceux-ci aboutirent à un changement complet des régimes politiques en place. Ils furent inspirés par l’idéologie communiste et les « républiques démocratiques et populaires », ou encore par le modernisme libéral et laïc du monde occidental, soit deux systèmes fondamentalement différents. Certains pays se définirent également comme « non alignés » lors de leur révolution, refusant la logique des deux blocs antagonistes.

Pourtant, ces coups d’État aux objectifs déclarés ou cachés différents eurent tous un point commun, en s’en prenant systématiquement à des monarchies établies. Le monarque en place fut alors déposé, et rapidement remplacé, puis aisément oublié.

Quelles sont les raisons qui provoquèrent ces changements de régime ?

Plus d’un demi-siècle plus tard, peut-on dire que les monarchies renversées furent remplacées par des régimes républicains plus démocratiques et libéraux ? La volonté affichée d’égalité, de développement économique harmonieux, social et démocratique a-t-elle abouti aux résultats espérés dans les nouvelles républiques ? Les monarchies arabes du XXIe siècle ne présentent-elles pas des résultats plus probants ?

1- Des raisons multiples au renversement des monarchies

A- Des régimes à contre-courant de l’histoire ? Dans les années 50, les décolonisations des pays arabes et de certains pays musulmans furent accompagnées par le départ des forces militaires coloniales ou mandataires, puis suivies par la création d’États nouveaux. Ceux-ci à la recherche d’eux-mêmes, et d’une histoire commune et nationale rêvée, eurent la volonté de faire table rase de ce passé de soumission. Or les monarques en place, souvent liés linguistiquement, militairement ou culturellement à l’ancienne puissance coloniale ou mandataire, pouvaient difficilement survivre à un changement de régime aussi radical, et se présenter comme des nationalistes convaincus.

Par ailleurs, la persistance des intérêts stratégiques, économiques et financiers de l’ancienne puissance coloniale ou mandataire dans le nouvel État facilita en fait la tâche des révolutionnaires. Ce fut par exemple le cas en Iran en 1953 lors de la nationalisation de l’industrie pétrolière, qui provoqua l’exil momentané du Chah trop lié aux intérêts pétroliers britanniques et américains.

Le renversement des monarques devenait alors une priorité pour les militaires de la nouvelle nation qui avaient dirigé la lutte indépendantiste, que celle-ci ait été violente ou pas. Ce fut ainsi le cas des officiers libres d’Égypte dirigés par Nasser et Naguib en 1952 : la nation désormais libre devait bénéficier de dirigeants eux-mêmes libres de leurs décisions, et détachés de l’ancienne puissance coloniale ou mandataire.

Le monarque d’Irak eut peu de temps pour affirmer son pouvoir et renforcer son régime suite à l’obtention de l’indépendance. Ainsi, le roi Fayçal d’Irak n’était que le troisième monarque du pays et ce jeune royaume manquant d’assise populaire se révéla fragile et fut donc renversé par les militaires en 1958. Le renforcement du trône fut d’autant plus compliqué que les résultats de la décolonisation aboutissaient, comme en Afrique, à des tracés simplistes et bâclés de frontières physiques et humaines.

Par ailleurs, la création de l’État d’Israël en 1948 au détriment des Palestiniens fut ressenti comme une injustice intolérable par les peuples arabes : ceux-ci ne comprenaient pas pour quelle raison leurs frères palestiniens devaient supporter les conséquences de l’antisémitisme européen, la Shoah ayant été commise en Europe par des Européens et non au Proche-Orient par des Palestiniens. Or les jeunes monarques en place, régulièrement approchés par les représentants des anciennes puissances coloniales ou mandataires, ne partageaient-ils pas le même tropisme pro-israélien qu’elles ? Leur réticence à engager le nouvel État dans une guerre constitua une raison de plus pour les renverser.

B- Des monarques débonnaires ou dépassés. Les monarques en place étaient souvent débonnaires tels le bey de Tunis ou le roi Idriss Ier de Libye. Se contentant de régner sous le regard de la puissance coloniale ottomane, française ou britannique, ils étaient rarement prompts à déclencher des massacres, ou à privilégier par le sang des ethnies et des clans par rapport à d’autres. Sans les comparer à des monarchies constitutionnelles modernes, l’imamat au Yémen du Nord étant une monarchie absolue jusqu’en 1962, ces royaumes ne se distinguèrent pas par des tueries sans fin.

D’autres monarques, comme le Chah d’Iran, furent plutôt dépassés par l’exercice du pouvoir en imposant une violence tyrannique, excessive et systématique. Sa volonté de modernisation technologique et sociétale ainsi que ses maladresses politiques en lien avec des puissances occidentales et leurs représentants pétroliers et sécuritaires locaux provoquèrent sa chute en 1980.

Ces monarques furent incapables et parfois même réticents à défendre leur propre trône : ainsi, le roi Zaher Shah d’Afghanistan, authentique libéral formé en France et auteur d’une Constitution démocratique en 1964, ne se fit pas prier pour accepter de quitter le trône et poursuivre sa vie en Italie dans la ville éternelle. Sa décision n’évita pas à terme une interminable guerre civile dans le pays. Farouk d’Égypte, lui, poursuivit avec assiduité sa vie oisive de riche voyageur et d’amateur de soirées dans la haute société internationale de l’époque jusqu’en 1965.

De fait, la grande difficulté pour ces monarques de demander à leur propre armée, souvent embryonnaire, d’ouvrir le feu sur leurs concitoyens ayant lutté pour l’indépendance facilita le travail des antimonarchistes.

Finalement, la lutte pour l’émancipation des peuples et les indépendances se conjuguait avec la volonté populaire de changement complet de régime et de Constitution. L’antagonisme Est-Ouest lui-même se révélait favorable à ces changements : ainsi, l’Union soviétique comme les États-Unis soutenaient les luttes indépendantistes et les changements de régime, espérant attirer les nouveaux États dans leur zone d’influence.

De plus, le soutien paresseux et timoré de quelques pays occidentaux aux jeunes monarques les rendait suspects aux yeux de leur propre population, sans pour autant les protéger de la colère de leurs concitoyens. Ils étaient donc perdants sur tous les plans. Les officiers des jeunes monarques ayant noté leur faiblesse et leur manque d’assise populaire purent donc les renverser rapidement et sans réelle opposition.

2- De jeunes « républiques » instables

A- Un semblant de « république ». Si les renversements des monarques furent relativement pacifiques en Libye en 1969, en Tunisie au début des années 50, en Égypte ou en Afghanistan, ils furent plus violents en Irak puisque le jeune roi et des proches y furent assassinés. En revanche, l’histoire prouva que l’instabilité des nouveaux régimes aboutit rapidement à la mise en place de polices secrètes aux pratiques redoutables, à une ploutocratie confisquant toutes les ressources du pays et à un culte de la personnalité systématique du dirigeant en place.

Les libertés publiques y furent considérablement réduites, et l’initiative individuelle freinée comme toujours dans les dictatures, celles-ci étant par essence méfiantes vis-à-vis de la plupart des libertés. Les éléments constitutifs d’une « république » étaient parfois réunis, avec des élections présidentielles, des élections parlementaires devant déterminer la majorité dont serait issu le chef du gouvernement, un Conseil d’État et un Conseil constitutionnel. En réalité, le seul décideur, le « raïs », restait le dictateur lui-même. Les élections étaient truquées et leur résultat connu d’avance puisque ordonné par les dictateurs : le président syrien Hafez el-Assad étant toujours réélu avec un score supérieur à 95 %, une plaisanterie populaire rapportait que sa police secrète était à la recherche des 5 % d’ingrats. Les présidents étaient d’autant plus impitoyables qu’ils étaient toujours sur leurs gardes, craignant eux-mêmes d’être renversés à leur tour.

En Égypte le président Nasser, certes charismatique mais victime d’une tentative d’assassinat des Frères musulmans, débuta une longue histoire d’arrestations arbitraires massives et de torture dans son pays. La situation ne s’améliora avec aucun de ses successeurs issus des forces armées. L’assassinat du président Sadate en octobre 1981, les massacres réguliers des chrétiens coptes ou de touristes et les représailles inévitables des forces de sécurité de la « république » entretiennent l’instabilité jusqu’à ce jour.

En Afghanistan, le renversement du roi Zaher Shah aboutit dans la nouvelle « république » à des révolutions de palais. Celles-ci furent bientôt aggravées par des interventions étrangères et des règlements de comptes interethniques, qui étaient auparavant réglées pacifiquement par des assemblées générales « Loya Jirga » sous le régime monarchique.

L’Irak « républicain » aux mains des militaires depuis le renversement de la monarchie et l’assassinat du roi en 1958 ne connut que des règlements de comptes sanglants, des massacres interethniques et des batailles internes. La situation s’aggrava encore sous Saddam Hussein dès 1979, l’Irak faisant la guerre à l’Iran, au Koweït, à ses propres populations chiites et kurdes et enfin à une coalition internationale en 1991. Au XXIe siècle, la situation politique, constitutionnelle et économique du pays est à peine moins dramatique que ce qu’elle fut à la fin du siècle précédent.

La situation de l’Iran empira : la dictature du Chah étant remplacée en 1980 par un régime « républicain » théocratique encore plus sanguinaire et liberticide, et faisant face de surcroît à la lutte armée permanente des « moudjahidine du peuple ».

Les révoltes internes au Yémen du Nord après le renversement de la monarchie, suivies par la réunification « républicaine » des deux Yémen en 1990, puis par de nouvelles sécessions armées et des interventions militaires étrangères transformèrent ce pays en champ de bataille permanent. Elles en firent aussi l’un des plus miné au monde.

Les nouveaux régimes n’avaient de république que le nom : aucune des caractéristiques des régimes républicains n’y était présente. En réalité, la disparition des armoiries du monarque déchu sur le drapeau et celle de la couronne sur les timbres étaient les vrais éléments formels de changement de régime : ainsi parlant du statut du Sahara occidental, feu le roi Hassan II du Maroc refusait de négocier « le drapeau et le timbre ».

B- Des gangs mafieux à la tête des nouvelles républiques. « La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres », disait le Premier ministre britannique Winston Churchill. Effectivement, la volonté affichée d’égalité, de développement économique, social et démocratique harmonieux des nouveaux « républicains » fut vite remplacée par une volonté impitoyable de contrôle total de la société. La mise en place de polices secrètes multiples et concurrentes, se neutralisant mutuellement et agissant toujours de manière sanglante, eut comme conséquence de freiner l’initiative individuelle et le développement qu’elle entraîne.

Par ailleurs, les dictateurs, se méfiant de leur entourage, de leur propre peuple et de ses élites, accaparèrent les ressources du pays avec le soutien de leurs proches familiaux, ethniques, claniques ou religieux soigneusement sélectionnés. Ces décisions limitèrent encore le développement du pays malgré des ressources naturelles remarquables.

Ainsi en Irak, le clan arabe sunnite de Saddam Hussein issu de Tikrit bénéficiait de tous les droits. Le reste de la population : chrétiens, assyriens, arabes chiites, kurdes, bénéficiant des restes disponibles selon le degré de confiance qui leur était accordé par le dictateur « républicain ». Cette situation fut aggravée par la peur du dictateur de subir lui-même un coup d’État, et par conséquent par l’augmentation absurde du budget de ses forces armées au détriment des autres ministères.

Le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule Arabique, devint aussi l’un des pays les plus massivement armés au monde. Ses forces armées structurellement divisées en corps antagonistes pouvaient donc au besoin se surveiller les unes les autres ou même se combattre. Son président « républicain » Ali Saleh et ses proches devenant eux-mêmes milliardaires. Une partie de la population du Yémen du Nord et de l’Ouest se rapprochant du chiisme, elle fut ostracisée par le pouvoir « républicain », suscitant sa révolte en 2014 et toujours en cours à ce jour.

L’enrichissement de la caste « républicaine » au pouvoir dans la Libye du colonel Kadhafi, la Tunisie de Ben Ali et l’Égypte de Hosni Moubarak démontrait en fait que ces pays étaient dirigés par des clans mafieux familiaux qui avaient su tirer parti de la faiblesse des anciennes monarchies pour piller leur pays. Les « républiques » et leurs caractéristiques régionales n’étaient que des façades : l’État des masses « Jamahiriya » libyenne, ou le régime laïc protecteur des minorités en Irak ne camouflait que la volonté prédatrice de gangs tout à fait pragmatiques.

Jimmy CHÉHAB

Ancien officier dans l’armée

de terre française

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Renversement des monarchies et émergence de « républiques » instables Dans les années 50 et 60 les pays arabes et plus généralement de nombreux pays musulmans succombèrent à la tendance des coups d’État militaires. Ceux-ci aboutirent à un changement complet des régimes politiques en place. Ils furent inspirés par l’idéologie communiste et les « républiques démocratiques et populaires », ou encore par le modernisme libéral et laïc du monde occidental, soit deux systèmes fondamentalement différents. Certains pays se définirent également comme « non alignés » lors de leur révolution, refusant la logique des deux blocs antagonistes.Pourtant, ces coups d’État aux objectifs déclarés ou cachés différents eurent tous un point commun, en s’en prenant systématiquement à des...
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Quelle salade russe ….

Eleni Caridopoulou

12 h 08, le 24 janvier 2024

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  • Quelle salade russe ….

    Eleni Caridopoulou

    12 h 08, le 24 janvier 2024

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