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Le tabou de la peur

Celui qui n’a pas peur n’est pas normal ; ça n’a rien à voir avec le courage. (J-P Sartre )

L’État, c’est moi, se serait exclamé Louis XIV, devant un Parlement qui avait le front de contester les édits royaux. Il faut dire que ce nous de majesté allait comme un gant au Roi-Soleil. Mais est-ce le cas pour tous ceux qui en usent sans jamais en avoir reçu mandat, divin soit-il ou autre ? Qui le font pour glorifier une chose aussi épouvantablement sérieuse que la guerre, une chose trop grave, soutenait ironiquement Clemenceau, pour être confiée à des militaires ? Et encore moins à des miliciens, pourrait-on renchérir …


Nous n’avons pas peur de la guerre, tonnait dimanche Hassan Nasrallah. En temps normal, la bravade, c’est bien le cas de le dire, eut été… de bonne guerre. En temps normal, une fois de plus, elle vise à dissuader l’ennemi mais surtout à consolider le front interne : à insuffler confiance, courage et détermination aux combattants comme à la population. Mais voilà, nous ne vivons pas des temps normaux. Ce front de soutien à l’infortunée Gaza, le Hezbollah, selon toute probabilité et en dépit de ses dénégations, l’a ouvert sur instructions de son parrain iranien et sans l’assentiment, tacite ou exprès, des autorités légales ou de la majorité du peuple libanais. Or si ce geste de solidarité avec la Palestine a fait ses preuves, il a surtout fait son temps. L’escalade des opérations menace à chaque instant en effet de tourner à une cataclysmique guerre totale : une guerre dépassant en envergure toutes les expériences du passé ; une guerre que la population du Sud, éternel bouc émissaire, est en réalité la première à redouter, même si elle n’ose défier la consigne et formuler ses appréhensions. S’il est désormais une chose, une seule, qui réclame le soutien de tous, c’est bien la sécurité du Liban, sinon sa simple survie.


Soit dit en toute justice, Hassan Nasrallah a paru marquer un point en dénonçant la stupidité de l’Amérique qui prétend s’employer à empêcher un élargissement du conflit, alors qu’il lui suffirait, pour cela, d’imposer à Netanyahu l’arrêt de l’agression contre Gaza ; voilà qui, a-t-il fait miroiter, ouvrirait la porte à la négociation. En réalité la négociation est déjà engagée même si elle traîne en longueur, même si Washington voit le Liban actuel comme une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde. C’est ainsi avec la légalité libanaise, une légalité en phase avec le Hezbollah, que parlemente en direct l’émissaire US Amos Hochstein ; mais il sait fort bien que c’est l’interlocuteur invisible, la milice qualifiée de terroriste et traitée en pestiférée, qui décide en fin de compte. Évidentes et impénétrables tout à la fois peuvent être les voies de la crypto-diplomatie …


En définitive, mais pour des raisons tout à fait différentes, on serait bien tenté de partager le scepticisme du Hezbollah quant à la perspicacité de l’administration US. Oui, pourquoi celle-ci n’use-t-elle pas de tout son pouvoir pour stopper un massacre d’innocents civils dont l’horreur et l’ignominie rejaillissent fatalement sur le pourvoyeur d’armes et de dollars ? Sourd aux plaintes des infortunés Gazaouis, comment le candidat à sa réélection Joe Biden peut-il rester insensible à la fronde propalestinienne qui agite son électorat, son parti ? Et s’il peut se vanter d’avoir monarques et présidents arabes dans la poche, ne se rend-il pas compte des énormes dommages qu’essuie, auprès des masses, la plus grande démocratie occidentale ?


L’invasion de l’Irak ordonnée par George W. Bush avait fait la fortune de l’Iran. Voudrait-elle pousser encore plus les Arabes dans les bras de Téhéran que la paire Biden-Netanyahu ne ferait pas autrement.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Celui qui n’a pas peur n’est pas normal ; ça n’a rien à voir avec le courage. (J-P Sartre )L’État, c’est moi, se serait exclamé Louis XIV, devant un Parlement qui avait le front de contester les édits royaux. Il faut dire que ce nous de majesté allait comme un gant au Roi-Soleil. Mais est-ce le cas pour tous ceux qui en usent sans jamais en avoir reçu mandat, divin soit-il ou...