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Un polar épistolaire

Un polar épistolaire

© Emmanuel Fradin

Une fois de plus, à moins de cinq livres publiés, Laurent Binet, surnommé « le beau gosse agrégé de lettres » fait l’évènement littéraire. En devanture des librairies, comme d’habitude, son dernier roman Perspective(s) pique les curiosités et interpelle. De par son titre déjà à double sens (voix et voies) ! Avec ce « s » flanqué entre parenthèses à « perspective » qui vient souligner l’ouverture d’horizon entre le spirituel et le temporel, l’art et la politique… De tout temps, et aujourd’hui plus que jamais, « les temps sont durs pour l’art » comme l’écrit en exergue, bien à propos, Michel-Ange dans une lettre à son père… Et c’est de cela qu’il s’agit !

La fantaisie et l’insolite des titres sont une spécialité que l’auteur de Civilizations (Grand prix du roman de l’Académie Française) cultive adroitement. On se rappelle son baroque HHhH pour parler de Himmler (Prix Goncourt du premier roman en 2010), ainsi que du mystérieux La Septième Fonction du langage pour parler de la mort de Roland Barthes (Prix Interallié en 2015)…

Aujourd’hui, Laurent Binet, autrefois enseignant, musicien chanteur-compositeur et amoureux de tennis (il en a signé le Dictionnaire coécrit avec Antoine Benneteau), revient au-devant de la scène littéraire avec un roman qui sort du rang. Structure originale, esprit batailleur pour défendre la liberté d’expression artistique, astuce dans la narration, dénonciation de l’hypocrisie des gouvernants, empathie pour la tolérance, élégance du style dans un univers singulier et une Renaissance trépidante. Voilà les détonants ingrédients de ce nouvel opus qui offre aux lecteurs un captivant polar historique épistolaire.

Avec 176 missives appartenant à une vingtaine d’illustres correspondants entre reine, duc, pape, prélats et peintres, l’écrivain fait un savoureux mélange de genres. Multiplicité de genres où suspens, art de communiquer à la Sévigné, truculents détails des dessous d’une ville célébrissime et rapports inattendus à la vie de la Florence au XVIe siècle, en proie aux querelles religieuses, politiques et artistiques, fusionnent en une cavalcade folle.

Au pied de sa fresque de l’église San Lorenzo où la nudité de la représentation est éclatante, le peintre Pontormo git mort, assassiné, un ciseau planté dans son coeur. Les nudités de ses Vierges, Venus, Cupidon, Eve, Adam et autres bellâtres sont-elles si outrageantes, si choquantes ? Un vent d’austérité et de puritanisme, sous le joug des nostalgiques des prédications de Savonarole, souffle sur Florence en cette année de (dis)grâce 1557… Une motion de censure teintée de sang n’est pas à écarter… Rien à envier aux fanatiques actuels de Daech et de certains fondamentalistes de tout acabit… Mais pour en revenir à la scène du crime, qui est le coupable ? S’enclenche alors l’intrigue du roman à travers une enquête exigée par Cosimo de Médicis car jamais les crimes ne doivent rester impunis.

Comme un puzzle, une énigme, une charade, les secrets d’une société se dévoilent à travers les mots et les couleurs (car la peinture c’est voir, et voir c’est penser, comme le souligne l’auteur !) des personnes s’écrivant ces lettres qui rebondissent comme des balles de tennis sur un terrain.

Ainsi se déploient tout le faste, la face cachée et lépreuse, l’angoisse, les frayeurs, le sens de l’élévation, les difficultés de l’art et ses controverses, les complots à l’ombre, les trahisons, les luttes intestines et déclarées de la Renaissance. Et cela à travers les mots de ce cercle d’artistes et intellectuels, tout en griffes ou pattes de velours tels Michel-Ange, Piero Strozzi, Agnolo Bronzino, Benvenuto Cellini, Vincenzo Borghini, pour ne citer que ceux-là. Sans évoquer les propos hautains et acérés de Catherine de Médicis, reine de France, ainsi que ceux, comme des coups de dagues ou d’épées qui s’entrechoquent de Cosimo de Médicis, tous les deux insatiables tyrans dans la poudrière d’une Europe en ébullition… Personnages réels certes, augustes ou géniaux, mais ce réseau de lettres compromettantes a-t-il existé ? Peu importe si c’est une banale réalité ou une superbe fiction pour tant de vacarme et de méli-mélo. C’est surtout un projet d’écriture, remarquablement ficelé, prenant et éclairant sur un siècle foisonnant de créations, d’une Italie aux richesses culturelles inouïes ainsi que sur les rapports ambigus entre la force de l’art et la soif du pouvoir.

À ne pas négliger les pointes d’humour et l’aspect drapé de cette écriture où l’éloquence est princière. Un livre où réalité, imaginaire et peinture des nus (qui sont dans de beaux draps et le couteau à la gorge !) ont des luisances fascinantes qui dépassent la notion d’un simple épatant polar. En effet, que de surprises et surtout que de perspectives pour le lecteur…

Perspective(s) de Laurent Binet, Grasset, 2023, 292 p.

Une fois de plus, à moins de cinq livres publiés, Laurent Binet, surnommé « le beau gosse agrégé de lettres » fait l’évènement littéraire. En devanture des librairies, comme d’habitude, son dernier roman Perspective(s) pique les curiosités et interpelle. De par son titre déjà à double sens (voix et voies) ! Avec ce « s » flanqué entre parenthèses à...
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