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Culture - Revue de presse

L’odyssée de la famille Stephan, sur fond de chamboulements historiques au Moyen-Orient

Dans un article paru dans la prestigieuse revue littéraire « Europe » (numéro 1093) que nous publions ci-dessous avec son accord, le critique littéraire Michel Ménaché évoque quelques repères biographiques et historiques importants tirés de l’ouvrage de Fady Stephan, « Archives des sables et du vent » (Éditions Erick Bonnier, 22 €) afin d’en souligner « l’immense intérêt ».

L’odyssée de la famille Stephan, sur fond de chamboulements historiques au Moyen-Orient

Fady Stephan au Soudan (au Meroé des Reines Candaces) sur les traces de son ancêtre. Photo DR

Archéologue, spécialiste des langues anciennes sémitiques, Fady Stephan est aussi écrivain.

Son dernier roman, Archives des sables et du vent (Éditions Erick Bonnier, 22 €) est directement inspiré de son histoire familiale et des carnets de guerre de son grand-père Hassan Souleymane Stephan, engagé comme interprète dans l'armée anglaise. Ce polyglotte voyageur traversa les bouleversements historiques du Maghreb colonial, de l'Empire ottoman démantelé, les turbulences de la recomposition du Moyen-Orient, l'indépendance du Liban. Son périlleux périple s'acheva peu après la naissance de l'auteur.

Si l'intérêt historique du roman biographique est majeur, les qualités littéraires sont à la hauteur de cette odyssée où apparaissent, avec leurs audaces, leurs faiblesses, parfois leur aveuglement ou leurs travers, de hautes figures de la recomposition du monde, depuis la fin du XIXe siècle jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ...

Fady Stephan, archéologue, spécialiste des langues anciennes sémitiques et auteur. Photo DR

Le domaine familial d'Amatour, « débordant d'agrumes et de fruits », sur les hauteurs de Deir el-Qamar, ancienne capitale, est un temps voué à l'élevage des vers à soie. La magnanerie est florissante mais cette région du Chouf est décimée par des épidémies de variole. Souleymane, l’arrière-grand-père du narrateur, a reçu une Bible en langue arabe de prédicateurs américains à l’époque des troubles de l'Empire ottoman. Il est témoin des massacres perpétrés par les hommes du chef druze Saïd Joumblatt à l'instigation des Turcs et du pillage de l’ancienne résidence des Princes du Liban. Hassan perd sa mère en bas âge. Fasciné par les grands projets d’aménagement sur le Nil, la construction de la ligne de chemin de fer entre Le Caire et Khartoum, l’ouverture du canal de Suez, Hassan rêve très tôt de grandes aventures. Le père est emprisonné pendant quelque temps pour avoir soutenu et suivi le chef druze et s'être converti au protestantisme. Ses fils vont étudier dans un orphelinat en Anatolie où Hassan développe sa connaissance des langues, le turc et l’arménien notamment. Au bout de dix années, les deux garçons retrouvent leur père à Beyrouth. Hassan, le plus doué, suit aussi les événements qui secouent l'Égypte. Il est à son tour le témoin de « l’éveil du peuple arabe insoumis, le premier à avoir accompagné les conquérants anglais dans leur jeu d’échecs ». Après un court passage dans un pensionnat américain, il rejoint une expédition anglaise au Soudan. Il est engagé au Consulat de Khartoum comme interprète. Une quarantaine forcée sur un îlot de la mer Rouge lui fit rencontrer Kitchener, lequel désirait se perfectionner en turc et en arabe. Mais les Anglais refoulés se replient sur l’Égypte. La présence de Hassan n’est plus indispensable ; il est renvoyé avec sa première solde à Beyrouth. Cette même année 1887, Rimbaud passe par Beyrouth, où Germain Nouveau l'a précédé, sans gloire ! Mais ces deux poètes sont encore inconnus en Orient, guère davantage en France. Souleymane s’étant remarié, Hassan après quelques mois à l'Université américaine, toujours très opposé à l’occupation turque, s’embarque pour le Maroc. Engagé par M. Baldwin, il devra enseigner l’arabe à des étudiants américains à Essaouira, ville concédée aux juifs pour le commerce. Une aventure amoureuse risquée avec une musulmane éloigne à nouveau Hassan. À Tanger, il vivra une nouvelle idylle avec une Anglaise. Cette période marocaine est mieux connue de l’auteur grâce à un ouvrage de la bibliothèque familiale écrit et dédicacé à Hassan par son auteur Robert Cunninghame Graham, explorateur, fondateur du parti travailliste écossais qui, en sa compagnie en 1897, a voyagé dans une région à haut risque du Maroc berbère. Les deux chrétiens et leurs accompagnateurs dans l'Atlas sont arrêtés par le caïd et emprisonnés, « pour les protéger des fanatiques. » (Talat N'Yacob a été entièrement détruite par le tremblement de terre du 8 septembre dernier au Maroc, NDLR)

Très excité par cette découverte, Fady Stephan redouble d’intérêt pour la vie aventureuse de ce grand-père. Désigné à Alexandrie inspecteur de la flotte khédivale puis secrétaire privé d’Herbert Jackson (suppléant du gouverneur des Indes britanniques, NDLR), ces nouvelles missions l'attendent au Soudan reconquis. C'est à Khartoum qu’il s’installe, mais il profite d'une permission pour retrouver enfin le Mont-Liban. Il y rencontre Cosima qui sera son épouse après avoir accepté de prendre le prénom anglais Mary, tandis que lui-même se fait appeler Hassib, «prénom résolument arabe », par réaction contre la révolution nationaliste des Jeunes Turcs. Parmi les enfants de Hassan-Hassib, trois des filles porteront mystérieusement les prénoms de ses anciennes amantes. Mary n’est pas dans le secret mais ces choix successifs la troublent. Edward, le père du romancier, naît en 1911, pendant la guerre des Balkans, tandis que les symptômes d’extension des conflits se multiplient.

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L’auteur s’attache à être au plus près des faits et des circonstances historiques. Dans ce contexte tendu, il rappelle que les Jeunes Turcs encouragent le Sultan à annuler les « capitulations » établies par Soliman le Magnifique et François Ier qui ont permis à la France d’être présente au Moyen-Orient et d’y assurer la protection des chrétiens pendant quatre siècles ... Rappelé d’urgence à Alexandrie, le 5 août 1914, Hassan-Hassib est séparé des siens, sous juridiction ottomane, subissant famines et épidémies, jusqu’à la fin de la guerre. À la même période Lawrence, « l’Émir Dynamite », partage dans le désert syrien « la vie, les mœurs et jusqu'aux coutumes ancestrales des Bédouins », pour les soutenir à «secouer le joug ottoman». Au nord-est de la mer Égée, « le fougueux Churchill » impulse l'attaque des Dardanelles contre l’avis de Kitchener. Hassan-Hassib, interprète du général Hamilton, fait partie de l'expédition. Il décrit les lourdes pertes de l’Angleterre et de ses alliés face à la solide résistance des Turcs. Il se voit lui-même comme « un fétu de paille au milieu des remous de l’époque ». Souleymane, son père, avait été partisan de l'Empire ottoman. Lui espérait ardemment sa défaite ! Blessé, il terminera la guerre à Alexandrie. Kitchener, éminent stratège, provoque la révolte arabe qui affaiblira encore davantage les Ottomans attaqués sur plusieurs fronts. Quant au Liban, il est alors le théâtre des assassinats et pendaisons ordonnés par Jamal Pacha aux abois.

La couverture de l'ouvrage « Archives des sables et du vent » de Fady Stephan. Photo DR

En Arabie, Enver Pacha est contraint d'évacuer La Mecque. Le démantèlement s’accélère sur tous les fronts. Parmi les nombreuses anecdotes évoquées par l’auteur, la cohabitation, sous une même tente en Palestine occupée, de Hassan-Hassib et de Chaïm Weizman vaut d’être mentionnée. Weizman lui aurait déclaré : « Vous libérez cette terre des Turcs, moi je l'achète. » À la fin des hostilités, vient le temps des récompenses : Hassib-Hassan est désigné à l'ordre du Service distingué par Winston Churchill. Lawrence refuse la même décoration par solidarité avec les Arabes, l'Angleterre ayant rompu ses engagements. La France, de son côté, en proclamant le « Grand Liban associé à la Chrétienté » mécontente l'opinion arabe. La vie de famille va reprendre mais Mary décède en 1925. À la suite de ce drame, le jeune Edward, futur père de l’auteur, se promet de devenir médecin. Au terme de son engagement aux côtés des Anglais, Hassib-Hassan effendi Stephan est gratifié du rang de bey par le roi d’Égypte avant de prendre sa retraite, en 1926. C’est au cours de la Seconde Guerre mondiale que le Liban gagnera enfin son indépendance mais le chaos au Moyen-Orient connaîtra de nouveaux et sanglants rebondissements dont l’auteur témoigne, évoquant la création de l'État d'Israël et les remous qui ont suivi.

Il nous a paru utile, non de résumer le roman, mais d'en évoquer quelques repères biographiques et historiques importants pour en souligner l’immense intérêt. Fady Stephan raconte les événements avec autant de finesse et de sensibilité que de rigueur. Il a par ailleurs un grand sens de l’humour et multiplie de savoureuses anecdotes. Les lecteurs qui s’intéressent à l’histoire du Moyen-Orient puiseront là de précieuses informations et verront plus clair dans le désordre établi ou amplifié par les grandes puissances qui s’y sont affrontées.

Archéologue, spécialiste des langues anciennes sémitiques, Fady Stephan est aussi écrivain.Son dernier roman, Archives des sables et du vent (Éditions Erick Bonnier, 22 €) est directement inspiré de son histoire familiale et des carnets de guerre de son grand-père Hassan Souleymane Stephan, engagé comme interprète dans l'armée anglaise. Ce polyglotte voyageur traversa les...

commentaires (1)

Livre tres interessant merci d’en parler.

Staub Grace

14 h 13, le 02 décembre 2023

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Commentaires (1)

  • Livre tres interessant merci d’en parler.

    Staub Grace

    14 h 13, le 02 décembre 2023

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