Rechercher
Rechercher

Culture - Centième anniversaire du Prophète

« Le Prophète » centenaire et les coulisses de son succès planétaire

À l’occasion du centenaire d’une œuvre qui a longtemps été le deuxième ouvrage le plus vendu aux États-Unis après la Bible, l’universitaire spécialiste de littérature arabe à la Sorbonne Boutros Hallaq revient sur le contexte de l’écriture du « Prophète », sa spécificité et sa place dans l’œuvre de Gebran Khalil Gebran.

« Le Prophète » centenaire et les coulisses de son succès planétaire

« Autoportrait et muse » de Gebran Khalil Gebran, 1911. DR

« À vrai dire, j’ai lu Le Prophète bien après l’œuvre de Gebran écrite en arabe. J’étais curieux de découvrir ce qu’il y avait de singulier dans ce livre mondialement célébré ; et j’ai été un peu déçu. La force du texte réside dans sa forme poétique et imagée, et dans le talent de conteur de l’auteur, mais il ne reflète qu’en partie le génie exprimé dans les écrits en arabe », constate Boutros Hallaq, qui rappelle le contexte qui a accéléré la diffusion du Prophète.

Lire aussi

Quand Zeina Abirached met « Le Prophète » en bulles

« Pendant la Seconde Guerre mondiale, le ministère américain de la Défense en avait distribué plus d’un million d’exemplaires aux soldats qui partaient sur le front européen. Le récit est prégnant dans l’évocation qu’il fait des grands problèmes de la vie et de la mort ; ce qui était fondamental pour les soldats allant à la mort qui pouvaient y trouver une grande consolation. Par la suite, le grand public s’en est emparé en Occident comme antidote aux angoisses d’une période très violente. Cet exploit a donné à l’ouvrage une visibilité extraordinaire dans le monde arabe, et notamment au Liban, d’autant plus que les gens reconnaissent plus facilement ce qui est apprécié et reconnu en Occident », ajoute l’universitaire. « Cependant, Le Prophète est loin d’avoir suscité auprès du public arabe l’engouement produit par l’œuvre de Gebran en arabe, que l’on trouve sur tous les étals de livres, de Rabat à Bagdad», nuance le chercheur franco-syrien, convaincu que le lectorat arabe fut plus sensible aux textes autour des questions sociales et politiques de Gebran.« Le Prophète s’inscrit dans le cadre du transcendantalisme américain inspiré par les philosophies extrême-orientales très en vogue dans les années 20 aux États-Unis ; sa dimension humaniste et sa vision métaphysique correspondaient davantage aux besoins de la société américaine », précise l’universitaire, qui insiste sur la dimension syncrétique du Prophète. « Gebran maîtrise parfaitement l’Ancien et le Nouveau Testament, mais aussi le Coran. Il a été très marqué par la liturgie maronite et le folklore populaire autour des thématiques religieuses qui pouvait parler à toutes les couches de la société. Gebran ne raisonnait pas en philosophe, mais en être humain qui cherche un sens à l’existence », poursuit l’auteur de Gebran et la refondation de la littérature arabe (Actes Sud, 2008).


« Gebran n’est pas du tout libanais dans l’acception actuelle »

« Ce qui est passionnant chez Gebran, c’est que beaucoup d’écrivains arabes se réclament de lui, surtout parmi les poètes, tel le poète égyptien Salah Abdel Sabour, ou Adonis, qui a écrit à son sujet à maintes reprises. C’est pour cela que dans mon ouvrage, je parle de sa contribution à la refondation de la littérature arabe moderne. En l’enracinant aussi dans son univers culturel sémitique comme dans les grandes questions du XX° siècle, Gebran lui a donné un nouvel élan. Il considère que la culture arabe, qui est une branche de la culture sémitique avec le syriaque et l’hébreu, reste le réceptacle principal de cette pensée sémitique, araméenne. En somme, Gebran a été un des premiers à envisager la culture arabe dans un cadre plus large que celui de l’islam et de la période préislamique, ce qui met en valeur sa contribution», analyse le professeur émérite.

Boutros Hallaq revient sur le contexte de l’écriture du « Prophète ». Photo DR

L’œuvre de Gebran, Le Prophète en particulier, est traversée par la modernité de la notion de sujet qui est prégnante au XIXe siècle, aussi bien en Orient qu’en Occident. « Par son style à la fois accessible et persuasif, Gebran a durablement influencé la littérature arabe, et il a su toucher beaucoup de gens, du fait notamment qu’il ne se définissait pas comme libanais, mais comme le produit d’une culture envisagée depuis ses racines », ajoute Hallaq, passionné par la façon dont l’auteur libanais dessine les contours de l’identité arabe. « L’écrivain se voit à partir de Bcharré, son village natal, qui a marqué sa sensibilité par sa beauté ; et sa patrie (son identité) s’élargit au fur et à mesure qu’il englobe et assimile d’autres espaces et cultures provenant de la même matrice. Les données culturelles sont pour lui les seuls fondements recevables d’une identité. Ainsi il envisage l’identité arabe, aux dimensions spirituelles et géographiques amples, de l’Indus au Nil, et bien au-delà par la suite. Il n’est pas du tout libanais dans l’acception actuelle, mais pleinement arabe, tendant vers l’universel, car, selon lui, seul un homme enraciné en a les capacités », enchaîne le professeur, qui a publié récemment un ouvrage en arabe sur la façon dont Gebran voit les rapports entre les deux civilisations, occidentale et orientale (édité par feu le père Maroun Atallah sous le titre Innama el-aql bil qalb).

Pour mémoire

Pour marquer le centenaire du "Prophète", une statue en hommage à Khalil Gebran à New York

« Gebran est influencé par les deux cultures et a une réelle parenté avec le poète William Blake. Tous deux reprochent à leurs environnements culturels leur traditionalisme et leur matérialisme. Dans cette perspective, les deux civilisations affrontent les mêmes difficultés et peuvent se compléter. Les deux auteurs aspirent à plus de poésie dans un monde dominé par les machines », souligne Hallaq, selon lequel une autre dimension intéressante de l’œuvre de Gebran réside dans ses œuvres relevant de l’utopie sociale, où Jésus a un rôle dominant au niveau humain même : il est « le seigneur des poètes ». Les deux personnages fictifs qui reflètent en partie cette sublime figure sont : Khalil el-Kafir (l’Apostat) et Youhanna al-Majnoun (Jean le Fol). « Ce sont les deux figures centrales de deux nouvelles qui figurent dans le recueil Les esprits rebelles. Le poète chez Gebran est à comprendre dans l’acception du romantisme allemand, c’est-à-dire celui qui crée par son imaginaire. Khalil el-Kafir est celui qui se révolte contre les institutions sociales et religieuses au nom des valeurs de Jésus en vue de construire une cité vertueuse. Al-Majnoun refuse la rationalité d’un monde régi par l’argent et le pouvoir », explique avec enthousiasme celui qui recommande la lecture des recueils de nouvelles de Gebran ainsi que son roman Les ailes brisées, qui propose une réflexion stimulante sur la notion d’absolu et sur la réalité de la femme, qu’il ne cesse de célébrer.

Il insiste pour finir sur l’importance et la modernité du célèbre manifeste de Gebran aux accents universels. « Vous avez votre Liban et j’ai le mien. J’ai mon Liban avec sa beauté. (…) Quant à moi, je suis convaincu de mon Liban et de ses enfants, et dans ma conviction, règnent fraîcheur, silence et quiétude. »


Un best-seller mondial

Selon le Time Magazine dans son édition du vendredi 13 août 1965 sur un premier tirage plutôt ambitieux de 2 000 exemplaires, l’éditeur Alfred A. Knopf avait réussi à en vendre 1 159 copies du Prophète, épuisant ainsi vraisemblablement le marché de Gebran.
« À la surprise de Knopf, la demande pour Le Prophète a doublé l’année suivante et encore doublé l’année d’après. Depuis lors, les ventes annuelles ont augmenté à un rythme presque exponentiel : de 12 000 en 1935 à 111 000 en 1961 et 240 000 l’année dernière (en 1964, NDLR) ». L’article ajoute qu’en 1965, « avec plus de 2 000 000 d’exemplaires imprimés, Le Prophète se vend au rythme de 5 000 par semaine ».
Mais le plus cocasse reste sans doute la réponse de l’éditeur à la question : « Qui achète Le Prophète ? » ? « Ce doit être une secte, a-t-il déclaré au magazine, mais je n’ai jamais rencontré aucun de ses membres. Je n’ai pas rencontré cinq personnes qui aient lu Gebran. »
Au XXIe siècle, de nombreux sites en rapport avec l’édition avancent que le chiffre de vente est estimé à plus de 10 millions d’exemplaires et que le livre a été traduit dans plus de 100 langues. 
« À vrai dire, j’ai lu Le Prophète bien après l’œuvre de Gebran écrite en arabe. J’étais curieux de découvrir ce qu’il y avait de singulier dans ce livre mondialement célébré ; et j’ai été un peu déçu. La force du texte réside dans sa forme poétique et imagée, et dans le talent de conteur de l’auteur, mais il ne reflète qu’en partie le génie exprimé dans les...
commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut