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Culture - Centième anniversaire du Prophète

Quand Zeina Abirached met « Le Prophète » en bulles

L’auteure, bédéiste et illustratrice libanaise vient d’adapter l’œuvre majeure de Gebran Khalil Gebran en texte dessiné. Elle en parle à « L’Orient-Le Jour ».

Quand Zeina Abirached met « Le Prophète » en bulles

Zeina Abirached : « Je voudrais que le lecteur “entende” le texte de Gebran grâce à mon découpage et mon dessin. » Photo Youri Zakovitch

Un dessin toujours en noir et blanc – marque de fabrique de Zeina Abirached –, mais qui semble s’être « poétisé » d’une certaine manière ; une touche graphique empreinte d’influence Art nouveau/Art déco, ces styles qui correspondent parfaitement à l’époque de Gebran Khalil Gebran ; et un découpage rythmé des planches font de ce roman graphique, adaptation de l’iconique ouvrage du poète libanais (dans sa traduction française signée Didier Sénécal), une belle manière de revisiter à travers un médium qui parle beaucoup aux jeunes – comme aux moins jeunes – un texte devenu universel, écrit il y a tout juste 100 ans. Dans « son » Prophète, à paraître le 12 octobre aux éditions Seghers, Zeina Abirached met en planches et en bulles l’intégralité des 28 chapitres écrits par l’illustre auteur. Elle en dévoilera quelques pages en avant-première dans le cadre du festival Beyrouth Livres, au cours d’une lecture illustrée et musicale du Prophète programmée le 3 octobre au théâtre Monnot.

Une planche tirée du livre. Copyright éditions Seghers, « Le Prophète », Zeina Abirached, 2023

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Cent ans après la toute première publication du « Prophète » chez l’éditeur new-yorkais Alfred Knopf, vous signez une adaptation en bande dessinée de cette œuvre majeure du poète. Comment est né ce projet ?

Anne Dieusaert, éditrice chez Seghers, qui avait repéré mon travail au moment de la sortie du Piano oriental, m’a contactée en 2021 pour me proposer de « faire quelque chose » pour le centenaire de la parution du Prophète. J’ai très vite décidé de travailler le texte intégral, la forme, elle, s’est imposée à moi en cours de route. Deux ans plus tard, les 28 commandements d’Almustafa se déployaient sur 400 pages entièrement dessinées.

Était-ce un défi pour vous que de vous attaquer à ce monument universel de la littéraire libanaise ? Outre la lecture ou la relecture de ce recueil, avez-vous également nourri votre inspiration des peintures de Gebran ?

Ayant grandi au Liban, Le Prophète ne m’était évidemment pas inconnu... Je connaissais bien sûr le musée de Gebran ainsi que ses peintures. Le défi a été de tenter de lire le texte avec des yeux vierges, ou plutôt avec des oreilles libres ! Car c’est la mission que je m’étais donnée : que le lecteur « entende » le texte, grâce à mon découpage et à mon dessin.

Pour cela, il a fallu que j’oublie tout ce que je pensais savoir du Prophète et de Gebran pour que mon dessin puisse aller librement vers le texte ; qu’il pose un rythme, une scansion, qu’il donne à voir, mais sans jamais souligner, et respecter ainsi l’équilibre ténu de la chorégraphie entre les mots et l’image pour permettre à l’imaginaire de chacun de s’y inviter.


Du noir et blanc et un graphisme stylisé... Copyright éditions Seghers, « Le Prophète », Zeina Abirached, 2023

Que vous aura apporté l’élaboration de ce « Prophète » illustré, tant au niveau personnel que de votre dessin ?

J’ai l’habitude d’écrire moi-même les histoires que je dessine. Cette fois, il a fallu se rapprocher d’un texte (et quel texte !) écrit par un autre (et quel autre !) avec qui je ne pouvais même pas discuter ! Cette liberté était aussi grisante que vertigineuse… Elle a eu besoin pour s’exprimer de prendre toute la place de la (double) page sans passer par le découpage en cases propre à la bande dessinée. Je suis restée fidèle au noir et blanc, aux vides et aux pleins, à l’alternance de pages foisonnantes et d’autres plus synthétiques.

À un niveau plus personnel, avoir eu cette intimité avec ce texte m’a permis de le redécouvrir. Aujourd’hui, il résonne en moi d’une manière nouvelle, j’espère pouvoir vous la transmettre.

Quel est le chapitre ou le passage que vous avez eu le plus de facilité ou de bonheur à illustrer ? Et celui qui vous a posé le plus de difficultés ?

Si j’ai accepté ce projet ambitieux et un peu intimidant au départ, c’est pour l’émotion que m’a procuré la lecture de l’introduction de l’ouvrage : « L’arrivée du navire ». Dès les premiers mots, j’ai compris pour la première fois à quel point Almustafa nous ressemble. Le récit commence au moment précis où le navire qu’il attend depuis douze ans arrive enfin. Ce navire qui doit le ramener chez lui, sur sa terre natale, et pour lequel il scrute l’horizon chaque matin arrive enfin… et plutôt que de courir jusqu’à l’embarcadère, Almustafa est en proie à des questionnements existentiels. J’ai pensé à toutes nos valises faites puis défaites, tous nos trajets à travers le globe, nos allers-retours, nos sentiments ambivalents… Comment faire pour partir le cœur en paix ?

J’ai pris beaucoup de plaisir à dessiner cette partie. C’est aussi un passage où chaque trait de dessin est un choix : à quoi ressemble Almustafa ? Et Orphalèse ? L’architecture, la faune, la flore ? Et les villageois ? À quelle époque sommes-nous ? Etc.

Almustafa répond à la question inaugurale en livrant sa sagesse au peuple d’Orphalèse, il devient prophète à l’instant où il doit partir. C’est ainsi que je comprends les 28 commandements. Certains sont limpides, d’autres sont plus difficiles d’accès. Tous contiennent une clé graphique que j’ai adoré chercher.

Pour les passages laissant moins de place à l’interprétation, le dessin était un exercice quasi philosophique où  l’abstraction prend le relais de la représentation.

Vous participez à la seconde édition du Festival Beyrouth Livres avec une lecture illustrée et musicale du « Prophète » de Gebran Khalil Gebran programmée le 3 octobre au théâtre Monnot. Pouvez-vous nous présenter plus amplement ce spectacle ?

Il s’agit d’une lecture en dessin et en musique. Un dialogue entre les voix de Hyam Yared, Nada Moghaizel-Nasr, Salma Kojok, Valérie Cachard, Caroline Torbey et Oliver Rohe lisant des extraits du livre, mes dessins projetés sur grand écran et la flûte traversière de Rana Obeid.

Enfin, envisagez-vous de traduire votre adaptation illustrée du « Prophète » en langue arabe, ou pensez-vous justement que nul n’est prophète en son pays ?

Gebran lui-même a écrit son Prophète en anglais ! Plus sérieusement, mes livres sont traduits dans une douzaine de langues… mais pas en arabe ! C’est une grande frustration, surtout qu’ils ont pour sujet notre mémoire. Ce serait évidemment formidable que cette version du Prophète soit accessible aux lecteurs arabophones. À bon entendeur…


Un dessin toujours en noir et blanc – marque de fabrique de Zeina Abirached –, mais qui semble s’être « poétisé » d’une certaine manière ; une touche graphique empreinte d’influence Art nouveau/Art déco, ces styles qui correspondent parfaitement à l’époque de Gebran Khalil Gebran ; et un découpage rythmé des planches font de ce roman graphique, adaptation de l’iconique...
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