Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

« Götterdämmerung »

Il me semble que les évolutions politiques dans cette région du monde pointent du côté non seulement des mutations géopolitiques abruptes, mais aussi d’un effondrement généralisé qui emporte les ancrages et les points de repère normatifs, et laisse place aux nihilismes en tout genre : il ne reste plus rien. La remise en question des États territoriaux qui ont succédé à l’éclatement de l’Empire ottoman, loin de céder la place à des scénarios de reconstruction étatique, renvoie à des friches où règnent des mouvances hybrides ressortissant aux autoritarismes débridés, au terrorisme islamiste, à la criminalité organisée et aux zones d’influence gérées de manière discrétionnaire par les politiques de puissances régionales (Iran, Turquie, Qatar, Arabie saoudite) ainsi que par les acteurs de la nouvelle guerre froide (Russie, USA, Chine) qui modulent de manière continue des stratégies d’endiguement dans des terrains marécageux où plus rien ne tient : les soi-disant États et les doxas idéologiques qui ont prévalu tout au long du centenaire postottoman ne renvoient qu’à des béances stratégiques et des credo vides qui répercutent les ravages d’un nihilisme sans rebords.

Les impasses de la Syrie ne font qu’illustrer l’impossibilité d’une reconstruction éventuelle dans un pays ensanglanté par onze ans de guerre sans merci, l’absence de toute volonté de réconciliation et de recherche d’une solution négociée aux conflits, et l’installation dans la durée de zones d’influence à géométrie variable et aux mutations continues. La réhabilitation échouée du régime Assad et son rejet intentionnel de la normalisation au sein de la communauté des États arabes sont les corollaires de sa volonté de domination et de ses équivoques dans un pays soumis à des régimes concurrents de suzeraineté.

La situation en Irak reproduit des clivages identiques, les mêmes lieux communs repris aux rhétoriques éculées du nationalisme arabe et de l’islam politique dans sa double variante chiite et sunnite, doublés des non-dits d’une société qui n’arrive pas à définir les contours d’une solution politique durable et consensuelle et s’extraire des politiques de tutelle (Iran, Turquie, Arabie saoudite). Le régime fédéral, nominalement consenti, fait l’objet non seulement d’une contestation de principe de la part de la mouvance chiite dominante, mais il est également dûment combattu par les impérialismes iranien et turc qui appréhendent ses retombées sur les autonomies kurdes au croisement des frontières irakienne, turque et syrienne. L’enjeu palestinien dans la multiplicité de ses registres reste l’objet de prédilection de toutes les politiques d’instrumentalisation de l’aire arabo-musulmane et à la merci des conflits interpalestiniens, alors que les chances d’un règlement négocié avec les Israéliens butent sur des apories idéologiques reconduites de part et d’autre et la remise en question du principe des deux États : délires de l’État unitaire promu par la droite israélienne, et de l’annihilation de l’État d’Israël revendiquée par les extrémistes palestiniens et leurs mentors islamistes et iranien, 45 ans après la finalisation des accords de Camp David (1978) et des accords d’Oslo (1995) et d’Abraham (2020).

Le Liban ne cesse de vivre son agonie interminable et sa désintégration au profit de la politique expansionniste iranienne qui s’en sert comme plateforme pour gérer ses entreprises de déstabilisation régionale, de destruction délibérée du socle historique et anthropologique du pays, de remise en question de la paix civile et de la politique « d’ensauvagement » qui en résulte. L’état d’extraterritorialité diffuse qui prévaut au Liban, ses modulations alternées (palestinien, syrien) et ses aléas sécuritaires et stratégiques serviront, comme par le passé récent, de plateforme aux guerres civiles et régionales conjuguées. Somme toute, le Liban n’est qu’un intermède dont on se sert dans le cadre d’une stratégie de subversion englobante.

L’instrumentalisation des territoires libanais, syrien, palestinien et irakien finira par induire ses effets pervers et créer le terreau qui va relancer la dynamique terroriste en milieu sunnite et réintroduire le chaos comme paradigme et schéma régulateur dans une région dégingandée et aux entropies destructrices. Les notions d’État, de contrat social, de consensus démocratique, de diplomatie interétatique ou de deuxième voie et de solutions négociées des conflits n’ont aucune pertinence dans une région qui vit entre les délires de la « complétude » incarnée par l’oumma fantasmée, les dérèglements de l’imaginaire chiite de conquête analogue à celui

d’el-Qaëda ou de Daech, et les réalités d’un monde qui se désagrège sans fin. Le délitement des frontières est symptomatique de pathologies politiques beaucoup plus graves, celles d’une modernité entièrement échouée qui opère au gré de schizophrénies multiples, de ressentiments engrangés et d’une violence originaire et mimétique à l’œuvre. La démarche chinoise, qui s’est projetée comme innovante et alternative aux apories des diplomaties occidentales dans un contexte de guerre froide renouvelée, a fini par être recyclée dans les archives des conflits gelés, et ce monde à la dérive ne cesse d’être à la source de problèmes qui remettent en question les équilibres stratégiques et sécuritaires des démocraties occidentales.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il me semble que les évolutions politiques dans cette région du monde pointent du côté non seulement des mutations géopolitiques abruptes, mais aussi d’un effondrement généralisé qui emporte les ancrages et les points de repère normatifs, et laisse place aux nihilismes en tout genre : il ne reste plus rien. La remise en question des États territoriaux qui ont succédé à l’éclatement de l’Empire ottoman, loin de céder la place à des scénarios de reconstruction étatique, renvoie à des friches où règnent des mouvances hybrides ressortissant aux autoritarismes débridés, au terrorisme islamiste, à la criminalité organisée et aux zones d’influence gérées de manière discrétionnaire par les politiques de puissances régionales (Iran, Turquie, Qatar, Arabie saoudite) ainsi que par les acteurs de la...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut