« Quand les gens voient les pélicans et les cigognes, ils sortent avec les M16, les kalachnikovs… C’est ça, le problème », dénonçait à raison un défenseur de la nature au Liban aux journalistes qui l’interpellaient sur cette pratique absurde dans un pays désormais laboratoire de recherche en métaphysique du mal. Car, comme le souligne Jankélévitch, « il n’y a rien à comprendre dans le mystère de la méchanceté gratuite, sinon que le méchant est méchant ». Mais la méchanceté envers les cigognes migrantes, qui ignorent les règles de base de l’aviation civile dans les cieux de ce pays ? C’est bien là une méchanceté qui porte un message ensanglanté d’une tout autre mesure, un coup de fusil qui s’adresse à la diaspora bien plus qu’à ces malheureuses bêtes en attente de retour. Car que sont ces bêtes qui s’obstinent à s’envoler chaque année à travers cieux afin de passer l’été chez elles en Pologne, sinon le visage même du non-renoncement à l’exil ? Ces misérables comprennent-ils qu’ils assassinent dans leur geste absurde notre désir de retour ? Celui de préserver rien qu’un fil avec ce ciel où la terre est désertée d’humanité ?
Il y a quelques années, un ami me choqua en m’annonçant qu’il ne souhaitait plus finir dans un cimetière à Beyrouth. Bien plus que le côté pratique de mourir et laisser son corps reposer en paix dans le pays d’exil devenu seconde patrie, il y avait en cela une décision tragique mais salvatrice, un constat de l’irréversible non regrettable. Comment lui en vouloir ? De quel droit peut-on l’accuser d’avoir abandonné la terre natale ?
Le poète polonais Słowacki se tourmentait à l’idée de mourir en exil. Fuyant l’invasion russe de son pays, il naviguait au large du port d’Alexandrie et composa ces vers chargés de peine et nostalgie :
« M’égarant aujourd’hui dessus la vaste mer,
À cent milles d’un bord – et, d’un autre, à cent milles
J’ai vu passer un vol de cigognes dans l’air,
Formant sa longue file.
De les avoir connues à terre, sous mes cieux,
Je suis triste, mon Dieu ! »
Recevoir le message en les observant de loin, s’extasier, tout de blanc vêtus pour un concert (cette couleur arrachée aux cigognes), insoucieux, drogués d’obscurité. Résister au regret pour goûter à « la soucieuse arrière-pensée de l’espérance ». Oublier le retour. Se sauver.
Mais ne pas s’engourdir ni s’endormir, bien au contraire, veiller sans répit comme en une longue nuit de Gethsémani.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

