Mille jours de rancune, de ressentiment, d’offense irrémédiable, d’offenseur impardonné. Mille jours, et l’histoire et le temps courent plus vite encore que la cicatrisation des plaies, sans que le pardon n’offre un répit par sa grâce.
Mille jours sans un seul remords appelant clémence, sans un acte d’accusation, dans un silence qui pèse lourd sur les cœurs, un silence qui rend sourd. Tant pis donc, ils n’auront pas ce moment de grâce, ce pardon libérateur, donné sans retour au-delà de la sentence, une fois la dette liquidée. Car « avant qu’il ne puisse être question de pardon, faudrait-il d’abord que le coupable, au lieu de contester, se reconnaisse coupable sans plaidoyer ni circonstances atténuantes, et surtout sans accuser ses propres victimes : c’est la moindre des choses ! (...) Nous a-t-on jamais demandé pardon ? Non, les criminels ne nous demandent rien ni nous doivent rien et, d’ailleurs, n’ont rien à se reprocher ». Et puis même s’ils se manifestaient demain ? Pardonner aux coupables gras, bien nourris, enrichis, n’est-ce pas une sinistre plaisanterie ?
Et enfin quand bien même ils se manifestaient, s’ils sortaient sous les projecteurs de l’opinion publique, se mettaient dans un procès à la deuxième personne face à la première personne de la victime offensée, tuée, aveuglée, handicapée, il eut fallu un processus de vérité, une justice. Or « que diriez-vous de la justice si elle se mettait au service des milliardaires ? Si elle volait au secours des requins et des ogres ? Vous diriez que c’est une justice dérisoire, une imposture révoltante et une affreuse caricature, ou mieux une cynique injustice! ».
L’explosion au port de Beyrouth est datée, cartographiée, mesurée à l’once de nitrate près, mais la rancune infinie des familles effrontées des victimes n’est plus une affaire personnelle. Car ce crime est un attentat, d’abord à nos valeurs. Alléger un cœur devant un tel crime serait un acte sacrilège. « Pardonner, ici, ne serait pas seulement renoncer à ses droits, mais trahir le droit. Celui qui garde rancune aux criminels d’un tel crime en a donc littéralement le droit. »
Et le temps ne pourra rien y faire. « L’imprescriptibilité n’est plus sur le plan psychologique du souvenir. La fidélité aux valeurs et l’attachement indéfectible à la justice et le respect de la vérité ne sont pas “des souvenirs”. » Cette rancune en attente de vérité, devant telle injustice, est une affaire sérieuse. Parce que les morts sont en attente de notre rigueur double, triple, quadruple, à l’infini même. Et ce malgré l’usure temporelle. Car « l’absurdité de la pacification temporelle est plus criante encore quand l’acte à pardonner est un péché, c’est-à-dire quand des valeurs sont en jeu ».
L’impunité empêche la liquidation des comptes avec la société meurtrie, ôte à l’offenseur non manifesté la possibilité d’une grâce. Or même si dans ce pays « tout est depuis longtemps liquidé, alors que personne n’a jamais tenu rigueur de leurs crimes aux criminels, nous devrions encore pardonner ? »
Walid SINNO
Cofondateur
de Accountability Now
Citations extraites de l’ouvrage « Le Pardon » de Vladimir Jankélévitch – éd. Champs-Essais.
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