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Culture - Festival de Beiteddine / Rencontre

Farrah el-Dibany : « J’ai grandi en chantant Dalida et en écoutant Sitt Feyrouz »

Toute cantatrice lyrique qu’elle soit, Farrah el-Dibany a gardé à la ville une fraicheur juvénile, une simplicité souriante qui la rend immédiatement proche de ses interlocuteurs. A l’hôtel Albergo, où la mezzo-soprano franco-égyptienne est logée durant son séjour beyrouthin, elle évoque pour « L’Orient-Le Jour » son parcours, ses inspirations et ses rencontres décisives.

Farrah el-Dibany : « J’ai grandi en chantant Dalida et en écoutant Sitt Feyrouz »

Farrah el-Dibany dans le Lobby de l'Hôtel Albergo à Beyrouth. Photo Anwar Amro/AFP

Elle est indéniablement la vedette de la 40ème édition du Festival de Beiteddine, dont elle inaugure les soirées ce jeudi 20 juillet par un concert mêlant chant lyrique et reprises de grands titres de la variété francophone et orientale. Accompagnée d’un orchestre symphonique, « cent pour cent classique », dirigé par Lubnan Baalbaki, au sein duquel vont se glisser quelques percussions orientales et un accordéon, Farrah el-Dibany alternera arias (tirés des opéras de Bizet et de Saint-Saëns), lieders allemands, un air de tango et un bouquet de chansons des trois « Divas » dont elle se dit très inspirée : Asmahan, Feyrouz et Dalida.

« Ce sont des voix qui ont bercées ma jeunesse », confie la mezzo-soprano de 34 ans à L’Orient-Le Jour, lors d’une rencontre en pré-concert dans les salons feutrés de l’Hôtel Albergo. « Dalida, tout comme Enrico Macias, avec qui j’ai eu le bonheur de chanter dernièrement, étaient parmi les artistes francophones préférés de mes parents. Ils écoutaient aussi, Milva, une chanteuse de variété italienne à la voix très opératique que j’ai redécouverte récemment et dont je reprends d’ailleurs le Oblivion (sur la musique de Piazzola) dans mon concert. Et puis, côté oriental, c’était Sitt Feyrouz qui primait. Pour moi, Feyrouz est une « hhala ». Je n’arrive pas à exprimer autrement l’effet que me fait sa voix, cet état de quasi transe dans lequel elle me transporte... »

 « J’adore le Liban »
Pour les mélomanes libanais, Farrah el-Dibany n’est pas une inconnue. Elle s’était produite pour la première fois en concert à Beyrouth en 2018 dans le cadre du festival Beirut Chant. « J’y étais venue avec l’Opéra de Paris à l’église Saint-Joseph des pères Jésuites », précise-t-elle. Elle était ensuite revenue en décembre 2021, « avec mon propre récital, juste accompagnée d’un pianiste ». Elle avait bravé la situation de crises, la tristesse post-explosion au port et la pandémie surtout qui frappait encore le pays du Cèdre, pour offrir un bouquet d’arias à ce peuple libanais qu’elle aime tant, « pour sa force, sa résistance, son positivisme malgré tout ce qu’il traverse », affirme-t-elle.

Pour mémoire

Farrah el-Dibany, une Carmen égyptienne qui chante Feyrouz...

C’est donc en habituée et en amoureuse du pays du Cèdre – « J’adore le Liban », clame-elle, avec un enthousiasme non feint – qu’elle y retourne à nouveau, pour se produire cette fois sur la scène de ce palais des Emirs qu’elle avait visité enfant, « en touriste avec mes parents au sortir de la guerre libanaise », indique-t-elle.

Autant dire que le lien de la belle égyptienne avec le Liban était déjà en quelque sorte solidement tissé avant que sa notoriété n’éclate en France un certain soir d’avril 2022… Lorsqu’elle entonne à capella La Marseillaise (l’hymne national français) devant des milliers de personnes célébrant la réélection du président Macron au Champs de Mars et des millions de téléspectateurs, par la magie de la rediffusion en direct. Une performance qui va braquer les projecteurs sur cette talentueuse et séduisante jeune cantatrice brune venue des bords du Nil. Et sur son parcours plutôt inhabituel. Car, celle que les critiques musicaux allemands ont surnommée « la Carmen égyptienne » (en référence à son interprétation marquante du rôle-titre de l’Opéra de Bizet au Neuköllner Oper en 2015) est la toute première chanteuse lyrique égyptienne et arabe à intégrer l’Académie de l’Opéra de Paris en 2016 et à se produire sur sa scène mythique, après un passage par l’Allemagne, où elle décroche de front un diplôme d’Architecture et de chant (à l'Académie de musique Hanns-Eisler) à Berlin. Elle est aussi la première à recevoir le prestigieux Prix lyrique de l'Arop en 2019, après celui du « Wagner Stiftung » en 2018 qui lui avait ouvert les portes du fameux Festival de Bayreuth.

Farrah el-Dibany est la toute première chanteuse lyrique égyptienne et arabe entrée à l'Opéra de Paris. Photo D.R.

Devenue dès lors une sorte d’ambassadrice de la culture du monde Arabe en Europe, Farrah el-Dibany foule aussi bien les grandes scènes opératiques que celles de l'Institut du monde arabe à Paris, à l'occasion de l'exposition Divas, d'Oum Kalthoum à Dalida, ou de l'Unesco pour le 75e anniversaire de l’Organisation internationale. Elle va aussi réitérer – à la demande du président Macron, qui visiblement apprécie sa voix – la performance de La Marseillaise en plein stade au Qatar lors de la clôture de la Coupe du monde de football de 2022.

Entre sciences, architecture et chant

Bref, son chemin vers la célébrité est bien engagé. Et pourtant, ce parcours, Farrah el-Dibany n’en a pas rêvé.

Car, bien qu’ayant grandi dans un milieu favorable à son épanouissement artistique, entre un grand père grand amateur d’opéra et des parents férus de toutes sortes de musiques et d’art, la jeune femme ne se destinait absolument pas à une carrière lyrique. « Comme beaucoup de petites filles, j’ai pris des cours de piano, de ballet et de chant choral, mais mon rêve à moi était de faire des études scientifiques, comme ma mère. J’étais passionnée d’expériences en éprouvettes et très intéressée, déjà à l’époque, par l’écologie et l’environnement », raconte-t-elle. Un professeur de musique à l’école allemande d’Alexandrie où elle était scolarisée, en détectant chez elle une tessiture de voix d’opéra, bouleversera ses plans d’avenir. En la prenant sous son aile et en l’encourageant à se présenter à des auditions à l’opéra du Caire dès l’âge de 14 ans et à des concours de chant lyrique de plus en plus poussés, en Allemagne notamment, il la mènera vers ce qui semble être son destin.

Relier les deux mondes…

Aujourd’hui, heureuse d’être là où elle est, la jeune femme est déterminée à suivre sa propre voie de chanteuse d’opéra qui chante aussi de la variété. « J’ai choisi de relier les deux univers pour attirer des publics nouveaux, non-initiés, vers le chant lyrique. « Je voudrais les amener à aimer l’opéra, à le rechercher et à l’écouter différemment », déclare-t-elle avec fougue.

C’est la raison pour laquelle cette mezzo-soprano, qui voue un culte à La Callas, à Montserrat Caballé comme à Placido Domingo, mélange désormais dans tous ses concerts les répertoires lyriques et de variétés. Celle qui a interprété plusieurs rôles-titres d'opéras bien connus, tels que Didon, Orlofsky, Orfeo et (bien sûr) Carmen, parmi d’autres, et dont le répertoire comprend les sections solo d’alto du Stabat Mater de Pergolesi, du Requiem de Mozart, de la Petite Messe Solennelle de Rossini et de la Neuvième symphonie de Beethoven, ne craint pas d’interpréter ainsi des reprises de tubes d’Asmahan (Layali el-Ouns), de Feyrouz (Li Beyrouth) et de Dalida surtout… L’icône de son enfance de laquelle la rapproche, outre leur timbre de voix chaud et velouté, leurs origines égyptiennes et leur amour de la France, où Farrah s’est installée depuis 6 ans. Et dont elle est devenue tout récemment à la fois citoyenne et « Chevalier des Arts et des Lettres ». « Je suis très touchée et très fière que l’on m’ait attribuée cette distinction », dit celle qui cite le président Macron parmi les rencontres déterminantes de sa carrière – « il apprécie l’opéra et soutient les talents, des femmes arabes notamment ».

Où se voit Farrah el-Dibany dans dix ans ? « Je n’arrive même pas à me projeter dans un an, tellement les choses arrivent dans ma vie sans prévenir. Tout ce qui m’est arrivé n’était pas programmé. Mon parcours change tout le temps. J’espère néanmoins que dans dix ans j’aurais interprété Amneris, fille du roi d’Égypte dans Aïda de Verdi, un rôle que je rêve de faire, avec aussi celui de Dalila de Saint-Saëns ».

Elle est indéniablement la vedette de la 40ème édition du Festival de Beiteddine, dont elle inaugure les soirées ce jeudi 20 juillet par un concert mêlant chant lyrique et reprises de grands titres de la variété francophone et orientale. Accompagnée d’un orchestre symphonique, « cent pour cent classique », dirigé par Lubnan Baalbaki, au sein duquel vont se glisser quelques...
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