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Chair à canon, location-vente


Est-ce bien le même Vladimir Poutine pétri de glace et d’acier que l’on voyait, le week-end dernier, gérer comme dans un état second la stupéfiante rébellion avortée du groupe Wagner ? Est-ce bien l’implacable Poutine de notre imaginaire collectif qui, une fois passé l’orage, donne encore l’impression de marcher sur des œufs, d’osciller entre vengeresse colère et clémence de nécessité ?


Tout comme s’en est flatté le chef des mercenaires qui l’a bravé avant de déclarer forfait, le président peut certes faire valoir qu’il a évité un bain de sang russe en faisant preuve, lui aussi, de retenue. Magnanime peut paraître aussi l’offre faite aux mutins d’intégrer l’armée régulière, de rentrer tout bonnement auprès de leurs familles ou encore d’aller rejoindre leur traître de patron dans son exil de Biélorussie. Mais alors que l’on pouvait s’attendre à ces classiques chasses aux boucs émissaires et limogeages faisant suite à toute chaude alerte, comment diable interpréter les remerciements pour le travail accompli qu’a adressés Poutine aux principaux responsables de la sécurité ? Par quel prodige le FSB, ce lointain rejeton du légendaire KGB soviétique, n’a-t-il pas décelé à temps la marche sur Moscou des mutins alors que les Américains étaient au parfum depuis déjà deux bonnes semaines ? Une telle torpeur des services secrets n’est-elle pas particulièrement ironique à l’ère de ce pur produit du renseignement qu’est Vladimir Poutine ? Sur quelles autres inhibitions, complaisances ou complicités actives a pu compter enfin un Evguéni Prigojine entrant comme dans du beurre dans Rostov, siège du quartier général militaire pour la guerre d’Ukraine, avant de lorgner du côté de Moscou ?


Toutes ces lézardes dans les murs du Kremlin, l’Occident doit-il forcément s’en réjouir ? Oui, bien sûr, si elles ont pour effet, même lointain, de voir réparer ces grosses erreurs stratégiques que furent, selon le secrétaire général de l’OTAN, l’annexion de la Crimée et puis l’invasion de l’Ukraine. Et non s’il se confirme qu’un fauve blessé n’en devient que plus dangereux : si, par orgueil ou tout autre (dé)raison, ses déboires poussent au contraire Poutine à souffler de plus belle sur la braise dans l’espoir de redorer un blason passablement terni. La plus angoissante des éventualités reste évidemment celle de voir sombrer dans le chaos des règlements de comptes une Russie qui abrite le stock d’ogives nucléaires le plus considérable de la planète.


À l’en croire, Prigojine n’ambitionnait pas de renverser le régime, mais seulement d’attirer l’attention sur les misères injustement infligées à ses troupes par les galonnés russes. En réalité, il peut tout juste se vanter d’avoir éveillé (et de belle manière !) les nombreux gouvernements qui s’y adonnent aux risques que comporte le recours à ces fusils de location parfois prompts à se retourner contre l’employeur. Célèbres sont ainsi les précédents du Congo ex-belge et aussi, plus loin dans l’histoire, de Carthage.


Mais pourquoi faire appel à des repris de justice et autres ruffians qui ne ressemblent en rien à ces aventuriers esthétisés, glamourisés à outrance dans les romans et films d’action ? C’est souvent pour expédier les sales boulots (exactions diverses, tortures, pillages) que répugnent théoriquement à assumer les armées régulières. Plus convaincant, bien que plus macabre, semble toutefois l’argument suivant : le sacrifice en première ligne de cette anonyme chair à canon ne saurait émouvoir les opinions publiques comme le feraient en revanche les convois de cercueils de militaires affluant au pays.


L’Amérique avait beau jeu hier de sermonner les nations africaines sur la moisson de mort et de destruction que leur apporte Wagner ; et pourtant, n’aligne-t-elle pas elle-même une impressionnante brochette d’organisations paramilitaires, dont cette ex-Blackwater qui s’est tristement illustrée en Irak? C’est dire qu’en dépit des événements de Russie, le glas n’a pas encore sonné, hélas, pour un métier passant pour être le deuxième plus vieux du monde.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Est-ce bien le même Vladimir Poutine pétri de glace et d’acier que l’on voyait, le week-end dernier, gérer comme dans un état second la stupéfiante rébellion avortée du groupe Wagner ? Est-ce bien l’implacable Poutine de notre imaginaire collectif qui, une fois passé l’orage, donne encore l’impression de marcher sur des œufs, d’osciller entre vengeresse colère et clémence...