La pochette de l'EP « Orientée ». DR
En reprenant les sonorités de The man who sold the world de David Bowie, en introduisant dans ses arrangements minimalistes une percée de mandoluth électrique de Hakim Hamadouche (complice de trente ans de Rachid Taha), la longue liane brune en a sorti ELLI, un hymne à cet Orient embrasé d’où elle vient. Une chanson phare de l'EP Orientée qu’elle vient juste de sortir et qu’elle présentera en concert à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, le 19 juin. Elle en raconte la genèse à L’Orient-Le Jour.
Vous avez intitulé votre nouvel album « Orientée ». On entend dans ce vocable quelque chose qui se situerait à mi-chemin entre désorientée (dans le sens qu’en donne Amin Maalouf d’une personne sortie de l’Orient) et Orientale, une dualité qui pourrait vous définir en somme… Que signifie exactement ce titre ?
Dans ce mot, il y a l’Orient qui, depuis mes débuts, est au cœur de mon travail. Déjà, dans mon premier album, je chantais, en m’adressant au Liban « Tu es mon Orient le plus proche… » Des racines qui, même très longtemps après l’exil, ponctuent ma vie et en font la richesse. Il y a aussi dans Orientée la détermination d’une personne qui connaît sa direction… Évidemment, la résonance avec le titre d’Amin Maalouf fait écho à l’adolescente désorientée que j’ai été, à mon arrivée à Paris en pleine guerre du Liban.
Pourquoi avez-vous choisi d’adapter en arabe une chanson de Bowie. Pourquoi votre choix s'est porté sur « The man who sold the world », titre phare d’un album sorti en 1970 ?
Dans l’avion de l’exil, le walkman vissé sur les oreilles, la voix de Bowie me consolait. Je quittais pour la énième fois ma ville, mes amis. L’intro de The man who sold the world sonnait déjà comme une mélodie orientale pour moi... Plus tard, j’allais découvrir Yassassin (La trilogie berlinoise) qui confirmait l’attachement de Bowie aux sonorités orientales qui l’ont tant inspiré…
Yara Lapidus, une chanteuse qui a du style. Photo Alfredo Piola
Vous en avez fait un hymne à la paix semble-t-il en la rebaptisant « Elli », qui signifie « dis-moi » en libanais. Comment vous en sont venues les paroles ?
Elli, signifie, en effet, « dis-moi » en libanais. Dis-moi le Liban d’avant… Comme pour s’excuser de m’avoir donné la vie dans un pays meurtri, mes parents m’ont bercée d’histoires d’un Liban souverain où il faisait bon vivre. J’ai donc grandi avec cette nostalgie d’un Proche-Orient que je n’ai jamais connu en paix. Mes parents ont eu la chance d’être les acteurs de cette époque bénie... Adapter David Bowie en traduisant littéralement ses paroles n’aurait eu aucun sens. Lui si audacieux , si curieux des cultures étrangères… J’ai tenu à le chanter en arabe et à totale distance du sens du texte initial, en jetant dans ma version mes désirs, mes espoirs de paix et en voulant rappeler que cet Orient tourmenté est le berceau de la civilisation. Les mots sont alors arrivés comme une évidence. L’ode pacifique que je voulais incarner par cette chanson – sur laquelle j’ai commencé à travailler il y a plus d’un an – s’inscrit bien malgré moi dans une actualité sombre.
Comment avez-vous convaincu Gail Ann Dorsey, la bassiste attitrée de Bowie, de collaborer ?
Avec Gail Ann Dorsey, nous avons eu nos premiers échanges en décembre 2022, suivis d’une rencontre. Je lui ai dit que je voulais en faire une chanson d’espoir, de paix, histoire de se souvenir du passé de cet Orient tourmenté… À cela, elle m’a répondu par l’affirmative : « It is indeed a time when we need to use music to bring back some brightness and hope to the world. David would be very happy with this » (« C'est en effet une époque où nous devons utiliser la musique pour redonner un peu de lumière et d'espoir au monde. David en serait très heureux », NDLR) et pour me confirmer que nous étions dans la bonne direction, le 1er janvier 2023, Gail Ann me fait le plus beau des cadeaux : elle m’envoie de New York des archives rares d'une séance de répétition dans laquelle elle et Bowie jouaient The man who sold the world dans la version la plus minimaliste qui soit… Un peu comme nous l’envisagions elle et moi au tout début de notre collaboration. Nous étions toutes deux heureuses et rassurées de faire une version qui aurait pu lui plaire.
Quelles sont les autres thématiques de ce nouvel EP sorti le 26 avril dernier ?
Il comprend six titres dans lesquels je redéfinis les contours d’un héritage culturel composite entre amour et Orient.
On entend dans les paroles de vos chansons votre désir de vous reconnecter à vos racines. Cependant, bien que vous preniez de plus en plus, au fil de vos derniers albums, la voie d’un certain « orientalisme musical », votre pop arabophone reste dans le cadre d’un registre musical polyglotte pointu et charpenté à l’occidentale. Pourriez-vous envisager d’aller vers un répertoire arabe plus « mainstream », vous qui allez présenter un concert ce 19 juin dans le cadre du festival Arabofolies de l’IMA ?
Au fil des concerts joués ici et là (France, Angleterre, Brésil, États-Unis), je me suis rendue compte que la « barrière » de la langue était un non-sujet. Le public est friand d’authenticité. J’assume un répertoire un peu « niche » personnel que je prends plaisir à construire, écrire, composer… J’aime aussi l’idée de me fondre dans une culture, une terre d’accueil qu’est la France pour moi. Cet amour des mots, je l’ai appris à travers les grands auteurs français. La musique est pour moi un laboratoire de sons, d’émotions, mon terrain d’exploration est le monde. Pour le concert du 19 juin à l’IMA, j’orienterai mon répertoire pendant 1h30 vers davantage de sonorités arabes… Même pour les morceaux les plus pop. Trois des musiciens qui m’accompagnent seront orientaux. Et, sur scène, je serais entourée par les images de l’artiste digitale coréenne Krista Kim.
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On peut affirmer sans se tromper que vous êtes, aujourd’hui, la plus parisienne des Libanaises. Qui a-t-il encore de Yara Wakim, la fille de Tyr, dans Yara Lapidus ?
À 7 ans, dès ma première visite à Paris, j’ai ressenti une connexion immédiate avec cette ville et j’avais d’ailleurs surpris mes parents en leur lançant : c’est ici que je vivrai ! Et, de fait, plus tard, Paris m’a adoptée. Et je lui en suis reconnaissante. Mais le Liban, c’est un peu mon père et la France ma mère. L’un m’a donné les racines, l’autre les ailes. De Yara Wakim il reste ce regard noisette, grave et joyeux à la fois ; ces cheveux bouclés que je dompte au quotidien ; cet accent si reconnaissable lorsque je monte dans un taxi parisien ; cette larme que j’écrase lorsque retentit la voix de Feyrouz… Ce zaatar et cette huile d’olive qui concluent chacun de mes repas ; ces jurons qui surgissent parfois et qui font rire mes enfants… Les « maamouls » à l’encens de téta Catherine , l’« Akhtaboot » à l’écorce d’orange de Tyr dont elle m’a livré les secrets… Et un tas d’autres choses qui rempliraient des pages si vous en aviez beaucoup à m’accorder. Voilà : orientée je suis, orientée je resterai.
Du « Cèdre » à « Orientée » le Liban dans chacun de ses albums
Depuis sa toute première chanson Le Cèdre (aux paroles écrites par son mari le couturier français Olivier Lapidus et traduites en arabe par Nabil Khalidi), Yara Lapidus avait confié à notre ancienne collaboratrice, la journaliste et romancière Carole Dagher, que chaque album qu’elle sortira comportera une chanson en lien avec le Liban. Promesse tenue. Dans Indéfiniment, l’album dont la musique avait été composée par Gabriel Yared, elle avait inséré deux chansons (Depuis toi et Ilalabad) aux sonorités et paroles partiellement orientales. Dans le suivant, Just a dream away, elle s’empare du How de John Lennon pour en donner une version en libanais intitulée Kif ?
Et puis, il y aura Oumi Ya Beyrouth (Relève-toi, Beyrouth), le single qui précédera la sortie de son album Back to colors en 2022. Un hymne à la capitale libanaise inspiré par la tragédie du 4 août 2020, dont Yara Lapidus, sous le coup de l’émotion, a composé les paroles entièrement en arabe, dans la nuit qui a suivi la double explosion au port. Un titre dont elle dédiera l’intégralité des revenus à la Croix-Rouge libanaise.
Un succès qui encouragera la chanteuse à adapter avec ses propres mots « libanais » la chanson de Bowie en ELLI dans son nouvel EP Orientée.


Vidéo visionnée. Question de goûts: Déjà Bowie, ce n’est pas ma tasse de thé. Donc, Je préfère plutôt ma chemise de la marque de TED LAPIDUS. Ca reste en famille au final :) bonne chance pour la chanson de Mme LAPIDUS.
16 h 25, le 13 mai 2024