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Environnement - Biens-fonds publics maritimes

« La côte est à nous, c’est du vol ! » : la privatisation des plages au Liban fait marcher

Dimanche, une centaine de manifestants se sont rassemblés pour une marche pacifique dans deux localités de Batroun, afin de réclamer l’accès public et gratuit au littoral.

« La côte est à nous, c’est du vol ! » : la privatisation des plages au Liban fait marcher

Une manifestante devant un bâtiment illégal sur la plage à Kfaraabida dimanche, avec une pancarte sur laquelle on peut lire : « Ce qui appartient au peuple doit revenir au peuple. » Photo Angela Khalifé

« C’est complètement illégal ! L’accès au littoral est un droit consacré par la Constitution à tous », s’exclame Ahmad, tongs aux pieds et pancarte à la main. « Regardez cet empiétement immense », montre-t-il en désignant la charmante plage Abou Ali à Kfaraabida, dans le caza de Batroun, où une grande villa est en travaux. « On le voit bien d’ici, il y a presque 5 000 mètres carrés d’empiétement alors que c’est une plage publique ! » renchérit cet habitué de la plage Abou Ali.

Comme lui, ils sont une centaine à s’être donné rendez-vous à Thoum pour une marche de protestation jusqu’à Kfaraabida (deux localités voisines), en vue de protester contre la privatisation du littoral. Au rythme de la musique qui couvre le bruit des vagues, la petite foule avance, faisant relever la tête des baigneurs et des automobilistes. « Les marcheurs viennent de tout le pays, de Beyrouth, du Mont-Liban et même du Sud », assure Joanna Hammour, directrice adjointe de Nahnoo, une des 8 associations de la coalition « La plage pour tous » à l’initiative de cette marche. En tête de cortège, l’activiste explique les raisons de ce rassemblement : « Il y a de plus en plus d’empiétements sur nos plages publiques. C’est notre droit, c’est notre terre. Pourtant, des hommes politiques achètent des terrains adjacents aux plages et en restreignent l’accès, ce qui est illégal. »

Dans une ambiance décontractée, les manifestants longent la route face au littoral. Un moyen symbolique de signaler les sites où les dernières violations en date ont lieu.

Ces chalets sur une plage de Kfaraabida n’existaient pas l’année dernière. Photo Angela Khalifé

Impossible d’éviter les complexes en construction qui se distinguent à l’horizon. Notamment sur la plage d’Abou Ali, à Kfaraabida, où les manifestants se sont longuement arrêtés. Ici, l’accès est entièrement fermé par des barrières en métal rouillé qui laissent seulement entrevoir les pelleteuses et les sacs de gravier entassés. Le chantier semble à l’abandon. La construction y a été définitivement stoppée lundi 5 juin, confirme Mohammad Ayoub, le directeur de Nahnoo, à la suite d’une grande campagne lancée par « La plage pour tous », qui a débouché sur une décision de justice.

L’une des belles plages préservées de Kfaraabida, que les activistes essayent de protéger. Photo Angela Khalifé

Une vidéo publiée mardi sur les réseaux sociaux montre les pelleteuses démolissant la construction contrevenante sur cette plage. Contacté par L’Orient-Le Jour, le président de la municipalité de Kfaraabida, Tannous Feghali, dément vigoureusement toute construction le long de son littoral. Lui-même possède néanmoins des complexes immobiliers sur la côte, qu’il affirme laisser ouverts au public. Scandalisé, Mohammad Ayoub proteste : « Il n’a pas à donner d’autorisation d’accéder à la plage. Elle appartient au public. »

Sollicité par ailleurs pour recueillir le contact du propriétaire d’un grand complexe en cours de construction dans sa localité, le président de la municipalité de Thoum, Tannous Aoun, est resté très évasif.

« Où est la plage ? Je ne la vois pas »

La marche a été le mode d’action privilégié par la coalition dimanche afin de sensibiliser la population et se réapproprier les plages. « Marcher permet de mettre en évidence tous les empiétements, ça montre que la contestation n’est pas dirigée contre une personne ou un projet en particulier, mais contre toutes les constructions côtières », déclare une doctorante de 28 ans qui s’est jointe au mouvement et qui a l’habitude de se rendre à la plage publique avec ses amis.

Deux manifestants sur des échasses pour dénoncer l\'obstruction de la vue sur la mer. Photo Angela Khalife

Alors que le chemin emprunté par les organisateurs longe le littoral, la mer est à peine perceptible pendant la marche. « Les complexes immobiliers bouchent la vue ! » se révolte Péguy, une septuagénaire obligée de traverser des chemins bordés de barbelés et de descendre des escaliers abrupts pour accéder à la plage. Deux artistes de cirque sont venus sur des échasses pour souligner ce point. « Aujourd’hui, en tant que Libanais, si l’on veut voir la mer, il faut être en haut d’un escalier ou haut perché », ironise l’un d’eux, brandissant son affiche « Où est la plage ? Je ne la vois pas ».

La marche est aussi une forme de protestation familiale qui attire les jeunes. On aperçoit dans le cortège des parents venus avec leurs enfants en bas âge ainsi qu’une petite bande d’adolescents venus de Aabrine, un village des environs de Batroun. Ces baigneurs réguliers de la plage Abou Ali ont entre treize et seize ans mais n’en sont pas à leur première manifestation. « Tout notre village et ceux d’à côté sont mobilisés, affirme vivement une petite tête brune. Dès qu’il s’agit de militer pour nos plages, on répond présent. »

Des conséquences sociales et écologiques

Ces privatisations illégales rendent presque impossible l’accès des plages aux riverains. Il faut en effet compter entre 15 et 20 dollars pour accéder à l’une de ces plages privées. Un tarif que dénonce Paola Rebeiz, militante de la première heure avec Nahnoo. « Le littoral est gratuit, on devrait tous y avoir accès. En aucun cas les plages ne doivent être privatisées. C’est du vol ! »

Les conséquences se font aussi ressentir sur le tourisme, les prix élevés faisant fuir les vacanciers. « Ces plages sont la façade touristique du Liban et si on les couvre, plus rien n’encouragera les touristes à venir », regrette une manifestante. S’ajoute ensuite le prix écologique. « Les constructions, les restaurants... sont source de pollution », dénonce Joana. « La question des égouts est primordiale, ce n’est pas la première fois qu’ils sont rejetés sans traitement à l’eau, surtout ceux reliés à des établissements », s’insurge un membre de Lebanon Eco Movement, un rassemblement d’ONG écologiques, qui a préféré rester anonyme.

Des dizaines de « marcheurs » pour protester contre les empiétements sur les biens-fonds maritimes à Batroun, dimanche. Photo Angela Khalifé

Micro à la main, Mohammad Ayoub conduit le cortège jusqu’au dernier point, qui n’est autre que la plage Abou Ali. Pour lui, le succès de l’action sur ce site peut changer les choses : « J’ai de l’espoir ! On a déjà réussi à arrêter deux projets de privatisation, dont un à Abou Ali. Résultat : les constructions sur ces plages se sont arrêtées. » Deux victoires, certes, mais Mohammad Ayoub reste prudent. D’autres actions seront sûrement nécessaires.

« C’est complètement illégal ! L’accès au littoral est un droit consacré par la Constitution à tous », s’exclame Ahmad, tongs aux pieds et pancarte à la main. « Regardez cet empiétement immense », montre-t-il en désignant la charmante plage Abou Ali à Kfaraabida, dans le caza de Batroun, où une grande villa est en travaux. « On le voit bien d’ici, il y a presque 5 000...
commentaires (7)

Le litoral est gratuit. Allons le poluer et oublier les responsabilitées qui viennnent avec nos droits

m

09 h 55, le 08 juin 2023

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Commentaires (7)

  • Le litoral est gratuit. Allons le poluer et oublier les responsabilitées qui viennnent avec nos droits

    m

    09 h 55, le 08 juin 2023

  • Partout dans le monde civilise et développé, les plages sont publiques, il n’y a qu’au Liban… nos politiciens ont déformé allègrement règles et constitution, sans que le peuple ne s’en aperçoive ou bronche.

    CW

    03 h 40, le 08 juin 2023

  • En attendant les agents du CPL continuent leur œuvre et se foutent totalement de la réaction légitime des citoyens. Ces agents du CPL se croient tout permis notamment dans la région de Batroun

    Lecteur excédé par la censure

    18 h 17, le 07 juin 2023

  • Marchez , marchez , il en restera toujours quekque chose !

    Chucri Abboud

    17 h 51, le 07 juin 2023

  • Mais voyons, Oueidate, faites quelquechose ! Pauvre Liban, grignoté de toutes parts et sans vergogne : argent, côte, béton, pouvoir, armes, hachich, captagon, hezb et j'en passe.

    Ca va mieux en le disant

    16 h 28, le 07 juin 2023

  • L'occupation du littoral est á ajouter á la chronique de la corruption au Liban. Et que fait la justice,? Elle se tourne les pouces. Idem en ce qui concerne la pollution de ce même littoral.

    Moi

    15 h 59, le 07 juin 2023

  • ....il faut faut s'attaquer aux clients aussi, comme ca personne n'osera venir...

    Jack Gardner

    15 h 10, le 07 juin 2023

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