Critiques littéraires

Le rouge et le noir, version Amélie de Bourbon Parme

Dans sa peinture de l’Italie de la Renaissance, Amélie de Bourbon Parme fait preuve d’une maîtrise rare du roman historique.

Le rouge et le noir, version Amélie de Bourbon Parme

D.R.

Le Rouge et le Noir, ou, plutôt, le rouge OU le noir, c’est ainsi que Stendhal, au XIXe siècle encore, résumait l’avenir des jeunes gens qui pouvaient se permettre d’en avoir un, même modeste : soit le sabre, la carrière des armes, soit le goupillon, la prêtrise. Sans forcément devenir général, ni pape ! L’avantage du choix ecclésiastique, outre qu’on n’y risquait pas forcément sa peau chaque matin, étant de permettre de faire ses humanités, ses études.

Stendhal, grand amoureux de l’Italie, où il vécut un temps, pensait peut-être, lorsqu’il inventa sa formule, à l’époque de la Renaissance, durant laquelle ce système fonctionna de façon quasiment industrielle. Dans toutes les familles, soit illustres soit juste un peu nobles, lesquelles pullulaient dans un pays morcelé à l’extrême, chaque rejeton mâle de prince fastueux ou de simple hobereau, parfois aussi misérable que ses paysans, se voyait assigner, dès sa naissance, une destinée : soit prendre les armes, défendre ses terres, se mettre au service d’un plus puissant, voire devenir un grand condottiere amassant gloire, titres, terres et fortune à la pointe de son épée, soit entrer dans les ordres, devenir cardinal (ça pouvait se faire dès l’enfance, sans même être ordonné prêtre) et viser le pouvoir suprême : pape.

C’est ce destin qui fut celui d’Alessandro Farnese (1468-1549), le héros que s’est choisi Amélie de Bourbon Parme pour sa trilogie romanesque Les Trafiquants d’éternité, dont vient de paraître le premier volume, L’Ambition. Alessandro, cadet d’une famille de la petite noblesse romaine fauchée, fondée à Bolsena par le condottiere Ranuccio, son grand-père, était un humaniste, un lettré qui fréquenta les plus grands intellectuels et artistes de son temps, notamment de 1486 à 1489 lorsque, en exil à Florence après un court séjour dans les geôles du pape Innocent VIII, au Château Saint-Ange, il s’était réfugié à la cour de Laurent de Médicis. Un moment de grâce, cette Académie platonicienne où il échangea avec Marsile Ficin, Politien, (le sulfureux) Pic de la Mirandole, Botticelli, croisa les jeunes Machiavel et Michelangelo Buonarotti. Il aurait bien fait carrière militaire, mais son frère aîné, Angelo, était le chef de la maison Farnese. Le cadet se résolut donc à la religion, devenant enfin cardinal, en 1493, à 25 ans, grâce à l’influence que sa sœur, la belle Giulia, maîtresse en titre du nouveau pape Alexandre VI (alias Rodrigo Borgia, un Espagnol), exerçait sur son illustre amant. Cela fit jaser les autres familles, bien sûr, les Colonna, les Orsini, les della Rovere, et même les Médicis, mais, à l’époque, à Rome et partout en Italie, le système était comme cela. Quant à la morale : le pape Borgia eut trois enfants, la redoutable Lucrèce, Juan, prince, cardinal, assassiné en 1497, peut-être par son frère aîné César, une brute épaisse qui renonça à la pourpre cardinalice pour guerroyer sur tous les champs de bataille d’Europe.

L’Ambition court de 1486, au moment où Alessandro est arrêté parce que son frère a soutenu le royaume de Naples, en guerre contre la papauté ; jusqu’en 1503, quand il échoue à se faire élire pape. Ce n’est que partie remise. Il le sera enfin, en 1534, sous le nom de Paul III. Un grand pape. C’est lui qui fera édifier le Palais Farnese, le plus beau, le plus majestueux de la Ville, lequel abrite aujourd’hui l’Ambassade de France. C’est lui également qui lia sa vie à celle de Michel-Ange, instaura la Contre-Réforme, réorganisa l’Inquisition et l’ordre des Jésuites… Mais cela, Amélie de Bourbon Parme le racontera dans les deux tomes suivants de sa trilogie.

Traditionnellement, les romans historiques constituent de parfaites lectures d’été. Dans le genre, celui-ci est un modèle. La période est parfaitement choisie, convulsive à souhait, les intrigues s’emmêlent, les destins se font et se défont, le décor – l’Italie de la Renaissance, en pleine effervescence intellectuelle (la redécouverte de l’Antiquité gréco-latine), politique (guerres incessantes entre les puissances nationales et étrangères, France, Espagne, pour la possession d’un confetti d’Italie), religieuse (Savonarole, la Réforme puis la Contre-Réforme et l’Inquisition), artistique, urbanistique – est reconstitué avec érudition, mais sans pesanteur aucune.

C’est passionnant, ça se dévore comme si on y était. Il paraît même qu’Amélie de Bourbon Parme a des liens de famille avec les Farnese. Rien d’étonnant à cela : avec le nom qu’elle porte, son arbre généalogique doit rassembler tout le gotha européen.

L’Ambition d’Amélie de Bourbon Parme, Gallimard, 2023, 530 p.

Le Rouge et le Noir, ou, plutôt, le rouge OU le noir, c’est ainsi que Stendhal, au XIXe siècle encore, résumait l’avenir des jeunes gens qui pouvaient se permettre d’en avoir un, même modeste : soit le sabre, la carrière des armes, soit le goupillon, la prêtrise. Sans forcément devenir général, ni pape ! L’avantage du choix ecclésiastique, outre qu’on n’y risquait pas...
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