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Idées - Nucléaire

L’ambiguïté stratégique, ou la double dissuasion


L’ambiguïté stratégique, ou la double dissuasion

Photo d’illustration : Un missile balistique intercontinental à capacité nucléaire RS-24 exhibé par le gouvernement russe lors d’une parade militaire, à Moscou, le 24 juin 2020. Archives AFP

Nous vivons dans un monde où la stabilité géopolitique repose en grande partie sur la dissuasion. Mais comment savoir si elle est efficace ?

Considérons la guerre qui se déroule actuellement en Europe. Dès le mois de décembre 2021, Biden a averti Poutine que si la Russie envahit l’Ukraine, elle devra faire face à de nouvelles sanctions très sévères. Lorsque la guerre a éclaté, les États-Unis et leurs alliés européens ont déjoué les plans russes en fournissant des armes à l’Ukraine. Poutine a alors brandi l’option nucléaire, ce qui n’a pas empêché l’Occident de continuer à soutenir l’Ukraine.

La dissuasion a-t-elle réussi ? Il n’est pas facile de répondre à cette question parce que cela suppose de savoir ce qui se serait passé en son absence. La guerre en Ukraine montre que la réduction des risques ne relève pas toujours d’un choix binaire, mais souvent du niveau de risque. Peut-être Poutine pensait-il que l’alliance occidentale serait fragile et que les sanctions échoueraient. Mais jusqu’à présent, il s’est abstenu de frapper les lignes d’approvisionnement dans les pays de l’OTAN. Et de leur coté, si les pays occidentaux continuent à armer l’Ukraine malgré les menaces nucléaires de Poutine, ils sont réticents à fournir des missiles de longue portée ou des avions de guerre modernes à l’Ukraine.

Crédibilité

La crédibilité est essentielle à la dissuasion : menacer d’une réponse maximale pour défendre un intérêt mineur joue sur la crédulité. C’est particulièrement vrai quand une puissance nucléaire promet d’étendre son parapluie protecteur à un pays lointain.

Pendant la guerre froide, les États-Unis et l’URSS ont étendu de manière crédible leur dissuasion nucléaire respectivement à l’Europe de l’Ouest et à l’Europe de l’Est. Alors que certains analystes pensaient que les États-Unis ne risqueraient pas New York pour défendre l’enclave isolée de Berlin-Ouest, la menace a fonctionné, en partie du fait de la présence de troupes américaines sur place. Elles étaient trop réduites pour se défendre contre une invasion soviétique, mais leur seule présence faisait qu’une frappe nucléaire soviétique sur la ville entraînerait des pertes américaines. Néanmoins, le même argument n’a pas dissuadé l’URSS d’intervenir militairement en 1956 en Hongrie et en 1968 en Tchécoslovaquie.

Ce passé évoque la situation actuelle dans la péninsule coréenne. Un sondage récent montre que plus de 70 % des Sud-Coréens sont favorables à ce que leur pays développe son propre arsenal nucléaire. Au lieu de cela, le président sud-coréen Yoon Suk-yeol et le président Biden ont convenu en avril que les États-Unis feraient stationner un sous-marin nucléaire à proximité de la péninsule et qu’ils approfondiraient leurs consultations sur la planification nucléaire et stratégique – à l’image de leur engagement avec les membres de l’OTAN durant la guerre froide.

De la même manière qu’à Berlin, la présence de 28 500 soldats américains en Corée du Sud renforce la crédibilité de la dissuasion. Les deux pays sont unis dans une « communauté de destin » parce que la Corée du Nord ne peut pas attaquer le Sud sans tuer des Américains (idem au Japon). C’est pourquoi les nombreuses réflexions de l’ex-président Trump sur le retrait des troupes américaines du Japon ou de Corée du Sud ont été si préjudiciables.

Trump a également mis en évidence l’inefficacité de l’intimidation nucléaire. En 2017, lorsque la Corée du Nord a testé un missile balistique intercontinental, Trump l’a menacée sans succès « de feu et de fureur comme jamais vu dans le monde ». Il a ensuite essayé la diplomatie directe. Après avoir rencontré le dictateur nord-coréen Kim Jong-un en 2018, un objectif de politique étrangère recherché depuis longtemps par le Nord, il a prédit sans hésiter la fin rapide du programme nucléaire de la Corée du Nord. À la surprise générale, celle-ci n’a pas désarmé. Pour Kim, sa réputation et le destin de sa dynastie familiale dépendent de l’arme nucléaire.

« La menace qui a laissé une chance au hasard »

Le cas de Taïwan, que la Chine considère comme son territoire, montre comment une situation changeante peut mettre à l’épreuve une stratégie de dissuasion éprouvée. Lorsque le président Nixon et le président Mao Zedong se sont rencontrés en 1972 pour rétablir les relations entre les États-Unis et la Chine, ils n’étaient pas d’accord sur le statut de l’île. Finalement, ils se sont mis d’accord sur une formule destinée à reporter le problème : les États-Unis reconnaissent « une seule Chine » et admettent que les habitants des deux côtés du détroit de Taïwan sont des citoyens chinois. Ils fournissent néanmoins des armes à Taïwan, conformément à la loi sur les relations avec Taïwan, sans toutefois la reconnaître en tant qu’État souverain.

Pendant de nombreuses années, les États-Unis ont refusé de dire s’ils défendraient Taïwan. Lorsque je me suis rendu à Pékin en tant que fonctionnaire du Pentagone sous la présidence Clinton, mes interlocuteurs chinois m’ont demandé si nos deux pays entreraient en guerre à propos de Taïwan. J’ai répondu que personne ne pouvait le savoir. J’ai ajouté que même si, dans son discours du 12 janvier 1950, le secrétaire d’État Dean Acheson n’avait pas inclus la Corée du Sud dans le périmètre de défense des États-Unis, ils sont entrés en guerre dans la péninsule seulement six mois plus tard. M’appuyant sur ce que le théoricien de la dissuasion Thomas Schelling appelait « la menace qui laisse une chance au hasard », j’ai prévenu les Chinois qu’il valait mieux ne pas nous tester…

Ce que certains appellent ambiguïté stratégique pourrait être mieux qualifié de double dissuasion : dissuader à la fois la Chine d’utiliser la force contre Taïwan et Taïwan de déclarer de jure son indépendance. La puissance militaire chinoise étant à la hausse et les parlementaires américains étant de plus en plus nombreux à se rendre à Taïwan, certains analystes craignent que cette stratégie perde en efficacité. Par quatre fois, Biden a déclaré que les États-Unis défendraient Taïwan, mais chacune de ces déclarations a été suivie d’un communiqué réaffirmant l’adhésion des États-Unis à la politique d’une seule Chine. Pour éviter la guerre dans ce contexte, il ne faut ni se montrer trop faible ni risquer de provoquer une escalade.

L’histoire nous montre qu’il peut être difficile d’évaluer l’efficacité de la dissuasion. Certains paramètres, la crédibilité par exemple, sont cruciaux pour parvenir au résultat voulu. Mais les situations de double dissuasion étant de plus en plus fréquentes et variées, il faut étudier ses limites pour choisir une stratégie efficace.

Copyright : Project Syndicate, 2023.

Traduction : Patrice Horovitz.

Par Joseph S. NYE Jr.

Professeur de sciences politiques à l’Université Harvard et président du groupe nord-américain au sein de la Commission trilatérale.

Dernier ouvrage : « Do Morals Matter? » (Oxford University Press, 2020).

Nous vivons dans un monde où la stabilité géopolitique repose en grande partie sur la dissuasion. Mais comment savoir si elle est efficace ? Considérons la guerre qui se déroule actuellement en Europe. Dès le mois de décembre 2021, Biden a averti Poutine que si la Russie envahit l’Ukraine, elle devra faire face à de nouvelles sanctions très sévères. Lorsque la guerre a éclaté, les...
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