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Idées - Commentaire

La répartition confessionnelle au Liban : mythes et réalités

La répartition confessionnelle au Liban : mythes et réalités

Photo d’illustration : le Premier ministre sortant Nagib Mikati. Photo d’archives AFP

Le débat sur la répartition confessionnelle au Liban est vieux comme le pays lui-même. Avant même la création du Grand Liban, à l’époque de la moutassarifiya ottomane, les estimations souvent conflictuelles foisonnaient. Dans son Voyage en Syrie et en Égypte (Desenne, 1787), le grand voyageur Volney, pourtant fort perspicace, prévoyait ainsi l’extinction de la population chiite... et que Beyrouth, ville de 6 000 habitants à peine, resterait une bourgade sans avenir. On sait ce qu’il en advint.

Notre Premier ministre sortant Nagib Mikati perpétue donc une tradition fort ancienne en livrant en 2023 une évaluation – à l’origine encore inconnue – de la composante chrétienne de la population libanaise résidant toujours au pays.

Le chiffre est tombé comme un couperet : 19,4 %. On est loin de la timide majorité que les chrétiens représentaient encore à la création du pays, au recensement de 1932 (51,2 %). Comme nous le rappelions dans un ouvrage signé avec Philippe Fargues (La population du Liban, Cicred/Université libanaise, 1994), l’émigration, les guerres avec leur cortège de décès de militaires et de civils et, surtout, un manque d’entrain, une certaine paresse à se marier – une enquête par sondage sur la famille libanaise menée en 1972 par le planning familial soulignait ainsi un décalage notable sur ce point par rapport à la plupart des communautés musulmanes – et à engendrer des enfants en nombre « suffisant » (voir notamment Robert Kasparian, Enquête sur la famille chrétienne au Liban, 1989) auraient eu raison de leur suprématie démographique.

Quantifier l’érosion

Longtemps, les chrétiens entrèrent dans la transition démographique avec plus d’entrain que les autres confessions. Ils étaient aussi plus souvent en partance vers des horizons lointains, non seulement pour fuir la misère, mais aussi dans le cadre de stratégies entrepreneuriales. Évidemment, comme tout se paye, la régression démographique fit son œuvre, entraînant celle de leur part dans la population.

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Mais jusqu’à quel point ? Des enquêtes, des analyses fines de statisticiens réputés ont permis en l’absence de recensement – le second et dernier datait de 1943 et présentait un léger sursaut aux chrétiens devenus 52,7 % ! – de fournir des estimations crédibles. La plus récente, effectuée à l’Institut national d’études démographiques de Paris, par l’auteur de ces lignes et Emmanuel Todd (Le rendez-vous des civilisations, Seuil, Paris, 2007), donnait pour 2005 la répartition suivante de la population libanaise résidente : 66 % de musulmans (répartis comme suit : chiites, 31,5 % ; sunnites, 29 % ; et druzes, 5,5%) et 34 % de chrétiens (maronites, 19,9 % ; grecs-orthodoxes, 5 % ; grecs-catholiques, 4,2% ; arméniens, 3,6 % ; autres, 1,3 %).

L’érosion de la population chrétienne avait deux principales causes : une émigration plus intense hors du pays et surtout une natalité moins soutenue. Deux facteurs qui jouaient en sa défaveur et dans sa régression démographique. Mais récemment, au lendemain surtout de la guerre libanaise (1975-1990), l’ensemble des communautés tenteront de s’expatrier. Mais surtout, la natalité des musulmans chiites – qui avaient 6,5 enfants par femme en moyenne – et sunnites – avec une fécondité de 5,2 enfants par femme en 1971 – s’est essoufflée pour tomber en 2005 presque au niveau de celle des chrétiens, pas loin des 2 enfants par femme et juste ce qu’il faut pour assurer « la reproduction des générations ».

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Enquêter sur la diaspora

Ces estimations portent toutefois sur les seuls résidents libanais. Mais l’importance démographique et économique des Libanais de l’étranger n’est pas à démontrer, surtout en cette période de vaches maigres depuis 2019. Or il est notoire que malgré le rattrapage évoqué, les chrétiens demeurent surreprésentés parmi les émigrés. De plus en plus de pays aux diasporas abondantes tentent de recenser ou de mener des enquêtes sur leurs nationaux à l’étranger, les originaires du pays, jusqu’à plusieurs générations et même ceux qui sont issus de mariages mixtes. Le Liban ferait bien de s’en inspirer.

En 2023, ces proportions ont certainement changé. Mais sans doute pas de manière drastique, car la transition démographique, la baisse de la fécondité se sont accélérées chez les musulmans, et chez les chiites surtout. À telle enseigne qu’avec les rattrapages en cours, l’on n’est peut-être plus à 34 % de chrétiens résidant au Liban, mais pas très loin de cette proportion (et plus avec la diaspora). Cependant, par-delà le bien-fondé de ces allégations et des polémiques qu’elles ont suscitées, cette séquence aura au moins permis de rappeler la nécessité de mieux cerner la démographie de notre pays. À défaut de pouvoir mener un recensement général semblable à celui de 1932, démarche particulièrement coûteuse pour un État exsangue financièrement, il serait au moins souhaitable de multiplier les enquêtes par sondage permettant de mettre à jour le plus précisément possible ces connaissances. Quant aux craintes des implications politiques qu’une telle entreprise pourrait susciter chez certains Libanais, elles ont déjà de quoi être ravivées par les prophéties démographiques, alors autant que de tels débats soient fondés sur la réalité des faits.

Par Youssef COURBAGE

Démographe, ancien professeur à l’Université libanaise, ancien expert des Nations unies en population et développement, ancien directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques de Paris (INED) et ancien directeur du département des études contemporaines à l’IFPO (Beyrouth).

Le débat sur la répartition confessionnelle au Liban est vieux comme le pays lui-même. Avant même la création du Grand Liban, à l’époque de la moutassarifiya ottomane, les estimations souvent conflictuelles foisonnaient. Dans son Voyage en Syrie et en Égypte (Desenne, 1787), le grand voyageur Volney, pourtant fort perspicace, prévoyait ainsi l’extinction de la population chiite... et...
commentaires (7)

Merci Youssef pour votre eclairage

Baddoura Rafic

22 h 39, le 12 mars 2023

Tous les commentaires

Commentaires (7)

  • Merci Youssef pour votre eclairage

    Baddoura Rafic

    22 h 39, le 12 mars 2023

  • La canaille politichienne a constament besoin de jouer sur la fibre confessionnelle pour justifier sa place. La seule reponse a ces abrutis c'est la laicite integrale une fois pour toutes. Kellon ya3ne kellon.

    Michel Trad

    22 h 39, le 11 mars 2023

  • Karl-le-barbu attribuait déjà à la religion une fonction narcotique. Chez nous - touche pas à mon Dieu, il est plus cool que le tien - c’est plutôt un collectif poudreux, également, stupéfiant, anabolisant et euphorisant… suivant les dernières rapports, la religion serait même impliquée dans la hausse du billet vert… Venons-en aux statistiques, moins de 20% de chrétiens au Liban veut dire quoi exactement ?! Est-là un phénomène démographique ?! Est-ce l’œuvre magistrale des derniers présidents funèbres (en pompe) ?! Est-ce la volonté de Dieu ( non pas celui-là, l’autre) ?! Dans le dictionnaire d’une nation unie, patriote et fière, dans le dictionnaire d’un pays de droits et de devoirs, les statistiques religieux sont aussi utiles que le sexe d’un pingouin en trigonométrie ! Vivent la religion et les bananes !

    Ayoub Elie

    16 h 14, le 11 mars 2023

  • Quand on le voit en photo, Mikati, il a une bonne tête de Jeddo sympatoche qui donne envie de discuter avec lui de tout et de rien sur un banc de la corniche Mazraa. Question 1 : dis, jeddo Mika, t'as viré combien sur les comptes offshore de tes sociétés avant les blocages bancaires ? Question 2 : dis, jeddo Mika, pourquoi veux-tu a tout prix éviter la déconfiture des banques, alors qu'elles sont devenues notoirement insolvables et moribondes du fait des actions constructives d'oncle Riad? Question 3 : dis, jeddo Mika, dans quel pays comptes-tu t'installer après l'intronisation de ton successeur pour profiter de ta retraite bien méritée. Chypre, c'est facile d'accès en yacht depuis Jounieh, mais c'est l'Europe. Question 4 : dis, jeddo Mika, c'est vrai que tu es très ami avec l'oncle Riad ?

    Ca va mieux en le disant

    15 h 41, le 11 mars 2023

  • - L,AMOUR PROPRE ET LA DIGNITE, - NE SONT AUJOURD,HUI PLUS DE MISE. - POUR GAGNER LE TITRE ESCOMPTE, - ON VEND SON AME A LA MAINMISE.

    LA LIBRE EXPRESSION

    15 h 08, le 11 mars 2023

  • Les libanais chrétiens, et pas qu’eux, ils sont nombreux et de toutes les communautés, ont quitté leur pays à la recherche de travail pour subvenir aux besoins de leurs familles dépouillées par les protecteurs de la communauté qui se sont fait un malin plaisir de les vendre contre de l’argent mal acquis. Comme quoi un génocide peut être commis sans effusion de sang mais avec beaucoup de larmes. Pas une seule famille chrétienne au Liban ne peut se vanter d’avoir encore ses enfants auprès d’elle. Ils sont tous partis en exode forcé, le cœur lourd et les poches vides, mais plein d’espoir de contrer la volonté des vendus de les anéantir en les affamant. Il y aurait toujours un enfant libanais quelque part dans le monde et au prix de sacrifices et de larmes pour nourrir sa famille et la mettre à l’abri d’une mort certaine. Ne reste que les armes pour arriver à les exterminer. Serait ce la solution finale des fossoyeurs pour arriver à leur but de nous anéantir? Pour moi, ils en sont incapables sauf si les pays soit disant amis décident de les livrer sans état d’âme pour d’autres considérations géopolitiques et économiques vu l’état de délabrement dans lequel se trouve le monde.

    Sissi zayyat

    13 h 47, le 11 mars 2023

  • - LES CHRETIENS LIBANAIS AVAIENT CHOISI L,EXODE, - DES OTTOMANS FUYANT L,APRE PERSECUTION, - PUIS LA GUERRE CIVILE. AUJOURD,HUI L,OCTOPODE, - COUPABLE DES RECENTS FLOTS DE L,EMIGRATION. = - LEUR NOMBRE EST UN ACQUIS DANS LA DIASPORA CHERE, - BEAUCOUP PLUS GRAND QUE TOUTE AUTRE COMMUNAUTE. - NOS FRERES EN COMPTANT, A RAISON DE LE FAIRE, - DE MIKO L,INEPTIE EST UNE ABSURDITE.

    LA LIBRE EXPRESSION

    12 h 34, le 11 mars 2023

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