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Culture - Architecture

Parce qu’il est temps d’agir pour sauver la Foire de Tripoli

Le Comité du patrimoine mondial de l’Unesco a utilisé une procédure d’urgence pour inscrire le site en raison de son état de conservation alarmant.

Parce qu’il est temps d’agir pour sauver la Foire de Tripoli

Le pavillon tout en voûtes conçu par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer. Photo Wassim Naghi

Laisser dans un état d’abandon un immense ensemble architectural édifié sur un terrain de 70 hectares par le « maître de la courbe » et « virtuose de l’espace », Oscar Niemeyer (1907-2012), était un des actes surréalistes qui se jouent malheureusement au quotidien au Liban. Mais voilà qu’hier, la nouvelle longtemps espérée, attendue, est enfin tombée. La Foire internationale Rachid Karamé de Tripoli – « une des œuvres majeures représentatives de l’architecture du XXe siècle dans le Moyen-Orient arabe », selon l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) – est désormais reconnue comme un héritage à préserver et à sauver.

Réuni hier mercredi en session extraordinaire, le Comité du patrimoine mondial a inscrit ce joyau architectural tout à la fois sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco et sur celle du patrimoine en péril. « Ce dossier a été initié en 2022 », déclare à L’Orient-Le Jour Sahar Baassiri Salam, ambassadrice déléguée permanente du Liban auprès de l’Unesco. Elle explique que « la décision de faire figurer la foire au répertoire du patrimoine en péril est importante puisqu’elle informe la communauté internationale des conditions menaçant les caractéristiques qui ont permis son inscription au patrimoine mondial, et, par conséquent, cela permettra de solliciter des aides financières afin d’entreprendre les travaux de restauration nécessaires à la préservation du site ».

Le Comité du patrimoine mondial a ainsi utilisé une procédure d’urgence pour inscrire le site en raison de son état de conservation alarmant, du manque de ressources financières pour son entretien et du « risque latent de propositions d’aménagements qui pourraient porter atteinte à l’intégrité du complexe ». En effet, des projets pompeux, tels un Disney World et une Chinatown, avaient été proposés au cours des dernières années, menaçant de défigurer les lieux, et de dénaturer la composition exceptionnelle de la foire et son élégance plastique.

Aujourd’hui, son inscription sur la liste du patrimoine mondial en péril « lui ouvre l’accès à des mécanismes renforcés d’assistance internationale, technique et financière », précise le communiqué de l’Unesco. Réagissant à la nouvelle, le Premier ministre sortant Nagib Mikati, lui-même originaire de Tripoli, a qualifié ce classement d’« exploit qualitatif pour le Liban et tous les Libanais, et, en premier lieu, pour la ville de Tripoli ». « Nous espérons que la Foire internationale Rachid Karamé aura désormais l’attention internationale qu’elle mérite », a-t-il indiqué.

Vue panoramique de la Foire internationale Rachid Karamé à Tripoli. Photo Jad Tabet

Les courbes généreuses d’un grand artiste

La Foire internationale Rachid Karamé a été un des projets phares de la politique de modernisation du pays. Et selon l’Unesco, « la collaboration entre l’architecte brésilien Niemeyer et les ingénieurs libanais a constitué un exemple remarquable d’échange entre deux continents. Par son échelle et son expression formelle, la foire est une des œuvres majeures représentatives de l’architecture du XXe siècle au Moyen-Orient arabe ».

Située à Tripoli, au nord du Liban, la foire a été dessinée dans les années soixante par le célèbre architecte brésilien Oscar Niemeyer. Elle se déploie sur un terrain de 70 hectares (700 000 m2) et abrite plusieurs complexes, dont une salle d’exposition de 20 000 mètres carrés, un auditorium aménagé pour accueillir plus de 1 500 personnes, un parc de stationnement d’une capacité de 3 500 voitures et, se dressant sur un plan d’eau de 16 500 m2, le pavillon libanais et le théâtre flottant, véritable sculpture qui se décline en une immense voûte s’élançant d’une seule courbe pour abriter une scène de 50 mètres de long et 20 mètres de large. L’ensemble, relié par des sentiers piétons, est conçu avec magie par un artiste qui a rompu avec le credo de l’angle droit et qui n’a aucun enthousiasme pour l’architecture rationaliste, et ses limites fonctionnelles, sa rigidité structurelle, ses dogmes et ses théories. Pour Niemeyer, bien au contraire, elle est faite de songe et de fantaisie, de courbes généreuses et de grands espaces libres.

L’immense ensemble architectural édifié sur un terrain de 70 hectares par le « maître de la courbe » et « virtuose de l’espace », Oscar Niemeyer (1907-2012). Photo Jad Tabet

Dégâts… attention, danger

« La carbonation, ou cancer du bâtiment, est à l’origine de la dégradation du béton qui s’effrite et met à nu, par endroits, ses armatures de fer ou d’acier. Celles-ci gonflent sous l’effet de la corrosion et font éclater le béton, entraînant des problèmes de résistance des structures », explique Wassim Naghi, architecte restaurateur, professeur à l’Université libanaise et vice-président de l’association Patrimoine de Tripoli. D’autre part, des transformations ont été pratiquées au sein du bâtiment principal de la foire, une immense halle (750 mètres de long sur 70 mètres de large) couverte en forme de boomerang. Conçue pour abriter les pavillons des nations, elle a été grossièrement divisée en deux parties par une baie vitrée pour accueillir des conférences et activités locales. L’autre élément majeur du site est le théâtre expérimental en forme de dôme de 70 mètres de diamètre et de 15 mètres de haut. Suspendus à sa coque, les fers à béton appelés à soutenir un plafond acoustique sont rongés par la rouille et menacent la stabilité de la structure. Outre la maison du directeur, qui est à l’état de ruine, le sous-sol voué au musée aéronautique, bâtiment surmonté par un héliport de 25 mètres de diamètre qui repose sur une seule colonne, est durement érodé par l’impact des pluies acides. Dans la partie nord, l’accès à l’amphithéâtre en plein air, doté de 1 280 sièges, est interdit d’accès. En effet, devant la grande rampe surmontée par une arche monumentale (33 mètres de hauteur et 28 mètres de largeur) conduisant à ce lieu, une enseigne prévient : « Danger ».

Une vue du pavillon de la Foire de Tripoli. Photo Jad Tabet

Frédéric Edelmann, journaliste français, critique d’architecture, spécialiste de l’architecture contemporaine en Chine, rapporte dans le quotidien Le Monde (décembre 2005) que lors d’une conversation filmée, Oscar Niemeyer avait confié à Francis Rambert, président du conseil d’administration de l’École nationale française d’architecture, que « Tripoli reste pour lui une expérience inoubliable, une des œuvres qui lui sont le plus chères. Il se souvient avec précision de cette aventure architecturale qu’il place, en importance, juste après celle de Brasilia » ! En septembre 2022, le projet de rénovation d’un pavillon abandonné sur le terrain de la Foire internationale Rachid Karamé avait été l’un des six lauréats du prix international Aga Khan d’architecture. Ce prix, créé par le réseau de développement Aga Khan en 1977, « vise à identifier et encourager les concepts de construction qui répondent avec succès aux besoins et aux aspirations des communautés dans lesquelles les musulmans ont une présence significative », selon un communiqué du réseau.

Pour mémoire

La Foire internationale de Tripoli va-t-elle ressusciter ?


Laisser dans un état d’abandon un immense ensemble architectural édifié sur un terrain de 70 hectares par le « maître de la courbe » et « virtuose de l’espace », Oscar Niemeyer (1907-2012), était un des actes surréalistes qui se jouent malheureusement au quotidien au Liban. Mais voilà qu’hier, la nouvelle longtemps espérée, attendue, est enfin tombée. La...

commentaires (1)

Je me demande ce qu'il y avait a l'endroit de la foire de Tripoli avant 1960. C'est une espace assez grande et comment c'est qu'on fait pour que Oscar Niemeyer l'architect modernist (qu'on dit artist dans cet article) a pu construire la-bas ce foire. Si on regarde sur unesco.org et on recherche les autres sites de patrimoine a https://whc.unesco.org/fr/list/ alors on voit une liste prestigieuse comme Anjar (ruines de palais des kalifes ommayades), Baalbek (temples romains), Byblos (port et ruines pheniciens) et Tyr (necropolis romain et ile phenicienne), mais aussi la vallee de Qadisha et le centre Rachid Karame ce foire de Tripoli. Pourtant dans mon opinion, la vielle ville de Tripoli avec ses souks et bains (hammams) et vieux tours de l'epoque medievalle, et la Grande Mosquee de Tripoli merite aussi une inscription sur la liste, peut-etre plus que ce foire moderniste.

Stes David

09 h 56, le 27 janvier 2023

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Commentaires (1)

  • Je me demande ce qu'il y avait a l'endroit de la foire de Tripoli avant 1960. C'est une espace assez grande et comment c'est qu'on fait pour que Oscar Niemeyer l'architect modernist (qu'on dit artist dans cet article) a pu construire la-bas ce foire. Si on regarde sur unesco.org et on recherche les autres sites de patrimoine a https://whc.unesco.org/fr/list/ alors on voit une liste prestigieuse comme Anjar (ruines de palais des kalifes ommayades), Baalbek (temples romains), Byblos (port et ruines pheniciens) et Tyr (necropolis romain et ile phenicienne), mais aussi la vallee de Qadisha et le centre Rachid Karame ce foire de Tripoli. Pourtant dans mon opinion, la vielle ville de Tripoli avec ses souks et bains (hammams) et vieux tours de l'epoque medievalle, et la Grande Mosquee de Tripoli merite aussi une inscription sur la liste, peut-etre plus que ce foire moderniste.

    Stes David

    09 h 56, le 27 janvier 2023

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