La nuit vient tôt, en ces temps de solstice. On peut imaginer que même aux âges païens, il y aurait eu quelques flambeaux, quelques marches festives et naïves pour défier l’obscurité, arracher à l’hiver la promesse de la lumière. Mais dans nos villes dépenaillées, totalement privées de courant, on ne saurait même pas où brancher une guirlande. Il y a bien eu quelques initiatives pour décorer quelques places. Mais partout ailleurs, Noël ne s’est pas arrêté cette année. Non que l’on regrette l’hystérie clinquante, bruyante et triviale généralement associée à cette fête au Liban, mais tout de même.
Au pays pillé, cette obscurité est une odieuse injustice à laquelle s’ajoute un appauvrissement inédit. On dit les Libanais résilients. Voici pourtant une des rares circonstances où ce pouvoir, si c’en est un, ne parvient pas à opérer. Force est de constater que pas d’électricité, pas de fête. Or Noël n’a attendu ni l’électricité ni la prospérité pour se faire. Quelque chose s’est passé qui a tué notre capacité de savourer ce moment sans débauche de décorations venues de Chine, sans plastique, électronique et surplus en tout genre. Le moment est peut-être revenu de retrouver l’esprit tendre et paisible de cette célébration.
Au temps de nos aïeux, le sapin était représenté par quelques branches de pins qui voulaient bien pousser non loin du littoral, cernant la plupart du temps des vergers d’agrumes. Les boules étaient des pommes de pin et les lumières, de petites bougies plantées dans des pinces en fer blanc décorées de motifs, attachées avec précaution parmi les épines vertes qui ne risquaient pas de flamber. Au mieux fumaient-elles un peu en embaumant l’intérieur. Les guirlandes étaient découpées dans du papier de couleur. Un petit peuple d’angelots en carton imitait une chorale. Mais ce « sapin » n’était qu’accessoire. La grande affaire était la crèche qui se construisait par petites touches, avec ce fameux papier kraft à l’odeur caractéristique, peint en marron et constellé d’éclaboussures multicolores, qui offrait le paysage. Toujours un meuble ou plusieurs servaient de support à cette construction. On froissait le papier parce que la terre n’est jamais lisse. Partant de là, toutes les fantaisies étaient permises. Les plus habiles fabriquaient des rivières, des étangs et des rails le long desquels, mus par un système hydraulique aussi simple qu’ingénieux, glissaient les personnages de l’histoire deux fois millénaire. Souvent les principaux caractères, Jésus, Marie, Joseph, les rois mages, le bœuf, l’âne, un mouton et même des dromadaires enchaînés les uns aux autres en caravane, taillés dans du bois d’olivier, étaient ramenés de Terre sainte. C’était avant la violation du Territoire et l’invention des frontières. Au pied de ce poétique échafaudage achevaient de pousser, sur un lit de coton, dans de la vieille vaisselle, lentilles, pois-chiches, haricots, plantés un mois plus tôt pour symboliser le miracle de la vie mais qui déjà penchaient, trop à l’ombre et à l’étroit dans un milieu et une saison qui n’étaient pas les leurs. Sur tous les buffets et consoles se coudoyaient des cartes de vœux nostalgiques, envoyées de tous les coins du monde où essaimaient famille et amis partis sur des bateaux chercher leur place ailleurs.
Sur d’épais tapis réputés « tuer le froid », les enfants se mettaient à genoux, chantaient du mieux qu’ils pouvaient les cantiques appris, accueillaient en rougissant les applaudissements des adultes, heureux de se sentir en sécurité au milieu de ce cercle bienveillant. Trouvaient-ils des cadeaux au pied de la crèche, au lever du jour ? Avant l’invention du père Noël par Coca-Cola, c’étaient des anges qui déposaient pour eux de modestes paquets de livres et de friandises, de poupées peintes et de jeux de construction en quelques bouts de bois.
Et si l’âge d’or du Liban qu’on nous agite comme un paradis perdu n’était, au fond, qu’une disposition de l’esprit à prendre pour abondance une frugalité enveloppée d’amour ?


Avec un titre pareil l’envie de lire s’évapore
13 h 07, le 22 décembre 2022