Bousculade meurtrière à Séoul lors d’une fête d’Halloween, avant-hier. Plus de 150 morts, tous des jeunes. C’est loin, Séoul, mais aux quatre coins du monde, pas un cœur qui n’ait été brisé à la vue des pauvres effets des victimes soigneusement alignés dans une salle, numérotés, mis par les autorités à la disposition des familles. Pour les habitants de Beyrouth qui n’ont pas bénéficié de tels égards au lendemain de la tragique explosion au port, le 4 août 2020, le plus parlant des documents en provenance de Séoul est sans doute la brève vidéo dans laquelle le maire de la capitale sud-coréenne, Oh Se-hoon, s’adresse à ses administrés. Digne devant les caméras, il ne dit que quelques mots, peinant à retenir ses larmes : « Pardon d’avoir tardé à présenter mes excuses. J’ai rendu visite à quelqu’un, hier, qui avait sa fille de 20 ans à l’hôpital. Je lui ai dit des mots de réconfort. Il m’a dit qu’il était confiant, qu’elle survivrait. Mais j’ai appris ce matin qu’elle était partie. » Il tourne le dos au public et éclate en sanglots. Nombre d’entre nous ont revu ce petit film en boucle. Magnétisés. « Pardon d’avoir tardé à présenter mes excuses », des mots qui nous ont manqué, à nous autres habitants de Beyrouth, pour faire notre propre deuil. Nous les prenons pour nous-mêmes à des dizaines de milliers de kilomètres de distance, tout autant que ces larmes venues du cœur et cette désarmante compassion.
Non seulement nous n’avons pas eu droit à ce b.a.-ba de la gouvernance qu’est l’assistance morale et logistique des responsables à leur peuple éprouvé, mais voici qu’en fin de mandat présidentiel, Michel Aoun s’offre fanfares et trompettes, triomphalisme à deux balles, chansons à sa gloire et sortie d’opérette. Une cérémonie pathétique, autant que d’un ridicule consommé, inspirée des pires mises en scène tiers-mondistes du siècle dernier, rassemblant de pauvres hères venus remercier leur idole pour les six années les plus noires de l’histoire du Liban contemporain. La journée, il faut le dire, était à la liesse. Aoun a fait plaisir, si ce n’est à son arrivée, au moins à son départ.
Observer cette foule au fond pas plus sotte qu’une autre, pour comprendre. Qu’y avait-il sous les crânes foudroyés par le rayon orange ? Une génération abreuvée de discours de haine et de slogans discriminatoires, précisément orientés contre les sunnites et les rivaux chrétiens. Un fascisme ordinaire dont on retrouve, hélas, le parfum douteux chez la majorité des partis libanais dominants, amas communautaires et réservoirs électoraux entretenus dans des cultes d’un autre âge. Il y avait quelque chose de désespéré dans ces portraits brandis du « général » au temps de sa folle jeunesse, pour oublier, ou faire oublier, la cruelle évidence : son grand âge. La longévité est une chance qui n’est pas donnée à tout le monde, mais elle est impitoyable à qui se veut une icône. Sa démarche est fragile, son élocution embarrassée. Il n’empêche, il frémit de plaisir sous les vivats : « Dieu, le Liban, Aoun et c’est tout ! » C’est tout. Crèvent les autres. « Je vois en vous tous des hommes de résistance », dit-il. Les femmes en sont pour leurs frais. Ce sont pourtant elles qui crient le plus fort « vous êtes notre bien-aimé ». Le président sortant admet qu’il laisse un pays dévasté, par la faute « du système au pouvoir » dont il est pourtant l’homme fort mais s’exclut résolument. Ses phrases trébuchent, on relance les acclamations, il se reprend.
Il accuse le pouvoir judiciaire d’être stipendié et déplore la situation de ce qu’il appelle « nos victimes » dans l’affaire du port. À cet instant, le citoyen ordinaire se dit qu’il va se rattraper. Il va exprimer une pensée pour les pompiers de Beyrouth, malheureux héros du 4 août 2020, pour les vies brisées, les familles désenfantées, les orphelins, les centaines de milliers qui ont perdu leur maison et leurs biens, les survivants traumatisés, les handicapés à vie, le corps médical… Mais non. Sa compassion ne va qu’aux responsables, proches de sa mouvance, arrêtés dans le cadre de l’enquête. S’ensuivent des propos sur les désignations judiciaires qui prouvent son mépris de la séparation des pouvoirs. Sur l’événement le plus tragique de son mandat, Michel Aoun n’avait, une fois de plus, rien d’autre à dire. Beyrouth ne l’oubliera pas.


Merci pour ce texte ! C’est une honte qu’un président n’assume aucune responsabilité dans quoi que ce soit mais qui tente de prendre crédit de tout ce qui semble faire son affaire . La séparation du pouvoir: il a craché son venin à la fin de son mandat, nous montrant ce qui l’animait au plus profond. Le critiquer n’exonère pas les autres mastodontes de la politique libanaise mais il a fourni, avec ses “disciples”, un spectacle creux et pitoyable.
00 h 59, le 06 novembre 2022