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Moyen-Orient - Témoignages

Quand la diaspora iranienne vit le soulèvement par procuration

Touchée de très près par les manifestations qui secouent la République islamique depuis plus d’un mois, la communauté iranienne se mobilise aux quatre coins du monde.

Quand la diaspora iranienne vit le soulèvement par procuration

Une manifestation organisée à New York en soutien au peuple iranien, le 1er octobre. Yuki Iwamura/AFP

Quand elle joue son spectacle de stand-up, Dena le clôt désormais avec un clin d’œil. « Zan, zendegi, azadi » (« Femme, vie, liberté »). Plus qu’un slogan, ces mots qui retentissent dans les rues iraniennes depuis la mi-septembre sont devenus un cri de ralliement. Dans le pays. Et à l’étranger, où les mouvements de solidarité organisés partout dans le monde s’en emparent.

Depuis quelques jours, l’humoriste belgo-iranienne reste scotchée à ses réseaux sociaux qui énumèrent le nombre de jeunes adolescentes tuées aux mains du régime. « Je pleure tellement, confie-t-elle. Je me dis que ça pourrait être mes sœurs, mes cousines, mes voisines. » Parfois, alors qu’elle se prépare à monter sur scène comme si de rien n’était, les images des manifestations la rattrapent. Envahie par l’émotion, elle n’est alors plus capable de prendre le micro.

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Sur son portable, tournent en boucle les vidéos de la répression incessante de la part des autorités, l’incendie de la prison d’Évine à Téhéran où sont enfermés détenus politiques, étrangers et binationaux, et du soulèvement de la population, toujours dans la rue malgré le danger. Dena les partage en permanence. « Quand tu fais partie de la diaspora, tu ressens un tas d’émotions complexes, raconte-t-elle. Tu veux aider, mais tu ne peux pas aller dans les rues en Iran, donc tu cherches un moyen d’agir à ton échelle. »

« Nous avons beaucoup, beaucoup de Mahsa »

En France, en Belgique, au Royaume-Uni, aux États-Unis… Pour ces Iraniens de la diaspora, se mobiliser pour alerter sur la situation va de soi. Anahita est prise aux tripes par ce qu’il se passe. Depuis plus d’un mois, toute sa vie tourne autour des événements en Iran, où elle a grandi jusqu’à l’âge de 19 ans avant de partir pour le Royaume-Uni. Elle explique constamment à son entourage les revendications des manifestants. « La plupart des gens ne savent même pas que le voile est obligatoire là-bas parce qu’ils s’en moquent, lâche-t-elle. Tant que cela ne les concerne pas. » Elle encourt pourtant un risque à dénoncer en ligne les agissements du pouvoir iranien, à s’exprimer dans la presse. « Même là en te parlant, une partie de moi se dit : oh mon Dieu, s’ils m’arrêtent à mon arrivée en Iran, relate la jeune femme. Mais je refuse de penser de la sorte, assez ! »

Anahita est très remontée contre la couverture de la contestation par les médias traditionnels. Une couverture tardive, insuffisante et qui s’essouffle alors même que le mouvement en Iran ne faiblit pas, estime-t-elle. « Nous avons beaucoup, beaucoup de Mahsa et personne n’en parle », s’emporte-t-elle. La mort de Mahsa Amini, une Kurde de 22 ans, trois jours après son arrestation par la police des mœurs pour un voile mal porté, a déclenché les premiers rassemblements dans les principales villes d’Iran. Depuis, ils se poursuivent. Les affrontements avec les forces de sécurité se multiplient. Et la répression monte d’un cran. Au moins 200 personnes ont été tuées par les forces de sécurité, dont une vingtaine d’enfants, assurent des ONG.

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En dépit du bilan, Anahita veut y croire. « Il y a une sorte d’unité sans leader. On parle d’un pays qui abrite plein d’ethnies, il y a des Arabes, des Kurdes... Mais dans la rue, tous disent la même chose. » Mandi aussi est confiante, contrairement à son état d’esprit aux premiers jours du soulèvement. Lorsque cette journaliste française d’origine iranienne a vu passer l’information de la mort de Mahsa Amini, elle était loin de s’imaginer qu’un tel élan perdure. « Tout le monde avait en tête les manifestations de 2019 en Iran, souffle-t-elle. Les Iraniens espéraient faire entendre leur voix comme au Liban et en Irak au même moment, où les mouvements avaient pris beaucoup d’ampleur. Mais en Iran, la révolte avait été tuée dans l’œuf. »

Il y a trois ans, l’augmentation du prix du carburant avait poussé une partie de la population dans la rue. Dans un contexte de grave crise économique, elle avait élargi ses revendications en s’en prenant aux élites dirigeantes. Les autorités avaient alors réprimé dans le sang les aspirations de ces Iraniens. Une enquête de l’agence Reuters avait dénombré 1 500 morts. Pour empêcher la circulation des informations, elles avaient aussi totalement verrouillé l’accès à internet pendant près de dix jours. Une stratégie réactivée ces jours-ci par le pouvoir, qui a bloqué les réseaux sociaux WhatsApp et Instagram et cible à présent les réseaux privés virtuels (VPN). « C’était une semaine qui m’avait beaucoup marquée, parce que d’un seul coup, je me suis retrouvée complètement coupée de ma famille et de mes amis en Iran », se remémore Mandi.

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En voyant l’ampleur de cette nouvelle vague de colère, la jeune femme a complètement changé d’avis. Comme tout le monde au sein de la diaspora, estime-t-elle. « On s’est beaucoup rapprochés avec la communauté iranienne, il y a ce nouvel espoir qui nous unit, se réjouit Mandi. Et puis on est les seuls à pouvoir se comprendre. » Jusqu’à tard dans la nuit, la jeune femme sait qu’une grande partie d’entre eux sont sur leur portable à suivre ce qu’il se passe là-bas. En cette période stressante, ils s’envoient des messages de soutien. Beaucoup ont dans la tête la peur des représailles en s’exprimant ainsi sur le sujet publiquement. Mais cette fois-ci, même les plus frileux ont pris la parole, estime-t-elle. « Ces derniers temps, je fais un rêve que ma tête ne me laissait même pas faire avant – trop utopiste : celui d’être avec toute ma famille en Iran. En robe, les cheveux à l’air, sans aucune crainte, raconte Mandi. Nous sommes tous éparpillés aux quatre coins de la planète, certains n’ont plus le droit d’entrer dans le pays. Ils s’étaient fait à l’idée qu’ils allaient mourir sans jamais revoir la terre où ils sont nés. Maintenant, je me dis qu’il y a peut-être une chance qu’on puisse rattraper le temps perdu. »

Faire entendre la voix des Iraniens

Armin*, lui aussi, partage cet optimisme. Né en Iran d’une famille originaire du Khouzistan (Sud-Ouest), à la frontière avec l’Irak, ce vingtenaire réside depuis l’enfance en Californie. À son niveau, il essaye d’impulser un changement. Armin aide à l’organisation, sur son campus, d’événements en soutien aux Iraniens. Selon lui, la diaspora a un rôle à jouer en sensibilisant le public à ce qu’il se passe. Même s’il reconnaît qu’« il est difficile d’apporter un soutien matériel quand il y a tant de restrictions entre les États-Unis et l’Iran ».

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Si Araz, photojournaliste iranien ayant fui son pays pour la Turquie en 2013, puis très récemment pour la France, reconnaît que la diaspora se mobilise, il reste encore beaucoup à faire chez les autres, dit-il. Reconnu coupable d’avoir exercé son métier dans son pays natal, Araz est familier de la brutalité des méthodes de la République islamique. Agressions, multiples arrestations, torture physique et psychologique… Imprimés à tout jamais dans sa mémoire, ces épisodes de violence l’empêchent désormais de se taire. Mais il ne comprend pas le silence de trop de gens, médias et gouvernements face aux événements en cours. « Le monde ne doit pas laisser le peuple iranien seul, clame-t-il. Ce n’est pas seulement une protestation, c’est le début d’une révolution, la seule révolution féministe au monde. » Pour lui, la question va au-delà du port obligatoire du voile. Le système dictatorial des mollahs, la censure, l’oppression et le renversement du régime sont en jeu. « Je demande à tous les peuples du monde, en particulier aux défenseurs de la liberté et aux féministes de faire entendre la voix du peuple iranien ! »

*Le prénom a été modifié.

Quand elle joue son spectacle de stand-up, Dena le clôt désormais avec un clin d’œil. « Zan, zendegi, azadi » (« Femme, vie, liberté »). Plus qu’un slogan, ces mots qui retentissent dans les rues iraniennes depuis la mi-septembre sont devenus un cri de ralliement. Dans le pays. Et à l’étranger, où les mouvements de solidarité organisés partout dans le monde s’en emparent. Depuis quelques jours, l’humoriste belgo-iranienne reste scotchée à ses réseaux sociaux qui énumèrent le nombre de jeunes adolescentes tuées aux mains du régime. « Je pleure tellement, confie-t-elle. Je me dis que ça pourrait être mes sœurs, mes cousines, mes voisines. » Parfois, alors qu’elle se prépare à monter sur scène comme si de rien n’était, les images des manifestations la rattrapent....
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