Après la thaoura d’octobre 2019, l’explosion d’août 2020, le déni de justice qui se poursuit après cette catastrophe, les pénuries, l’hyper- inflation et la sourde descente aux enfers depuis lors, voici que 2022, juste avant de toucher le fond du fond, se dirige vers sa fin sur une note inattendue. Le Liban et Israël sont parvenus à signer un accord sur la délimitation de leur frontière maritime, en vue de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures découverts au large de leurs côtes. Si Israël sait à peu près à quoi s’en tenir, avec des perspectives à la fois d’autosuffisance et d’exportation, le Liban n’est encore assuré ni de l’une ni de l’autre. On ignore encore ce que contiennent ses eaux territoriales, mais on est assuré que quoi qu’il en soit, ce n’est pas cette manne attendue qui en fera un pays riche ou influent. D’abord parce que les quelques centaines de millions de dollars annuels que pourraient rapporter les champs libanais représentent bien peu de chose au regard de la centaine de milliards de la dette publique du pays. Ensuite parce qu’en l’absence de relations stables entre différents pays bordant cette partie de la Méditerranée, de nombreux aléas pourraient entraver les opérations liées tant à l’extraction qu’à l’acheminement de ces hydrocarbures. Enfin, avec la situation interne du Liban, pays malade d’une mal-gouvernance endémique et d’une corruption devenue structurelle, il faudrait un miracle pour que ces ressources inespérées profitent à l’ensemble des Libanais.
Les richesses gazières et pétrolières ne sont aucunement garantes de la prospérité des pays qui les produisent. Elles peuvent même en être la malédiction. Ainsi, pour ne citer que ces deux exemples, la Libye ne parvient pas à se remettre sur pied, rongée qu’elle est par ses conflits internes envenimés par la convoitise que suscitent ses ressources pétrolières, et l’Algérie piétine, victime d’une économie passive et rentière, qui repose presque exclusivement sur les revenus de ses gisements. Au regard de sa configuration actuelle et de son histoire récente, le Liban est exposé à ces deux cas de figure.
Sur le plan de la cohérence historique, se félicitera-t-on d’avoir reconnu en Israël un État légitime en menant avec lui, même indirectement, des négociations d’ordre géographique, et surtout économique? L’« Entité sioniste », l’innommable « ennemi » auquel le Liban officiel et officieux ne cesse de faire endosser crimes, assassinats spectaculaires ou peccadilles, est-il devenu subitement fréquentable ? Force est d’admettre que dans la situation désastreuse où nous sommes, notre État n’a plus les moyens ni de ses politiques, ni de ses rhétoriques, ni de ses amitiés, ni de ses haines, ni de ses principes, ni de ses solidarités. Encore heureux qu’il ait pu les dépasser pour élever ces quelques murs autour de la maison Liban qui s’effondre. Mais comment ignorer l’ironie qui rassemble sous un même nom l’un des pires massacres d’enfants perpétré par Israël lors du bombardement d’un refuge de la Finul, en 1996, dans le cadre de l’opération « Raisins de la colère » contre le Hezbollah, et ce fameux champ gazier dont le même Israël consent à reconnaître les frontières libanaises ? Cana, aimable village islamo-chrétien du Sud où, selon les Évangiles, Jésus a changé l’eau en vin, voit aujourd’hui les eaux de son pendant maritime changées en tout autre chose. Sur le plan de la douceur de vivre dont nous avons la nostalgie, pour l’avoir parfois connue, la perspective d’une Méditerranée gazière donne froid dans le dos. Rien que d’imaginer, même à des centaines de miles marins, notre bel horizon bleu perforé de plateformes offshore, le beau bassin d’Ulysse transformé en usine… On croyait l’histoire perverse et la géographie innocente. Voilà que cette dernière nous joue un tour pendable. Si seulement le trésor que nos imaginations fatiguées nous font miroiter pouvait servir à ramener au Liban ses forces vives, restaurer ses sites et ses plages vandalisées, valoriser efficacement ses ressources hydriques et rétablir sa propension au bonheur, il ressemblerait moins à une entourloupe supplémentaire de notre malin destin.


Auto flagellation.... ça va!
08 h 57, le 15 octobre 2022