Le cerveau et le cœur de l’homme sont beaucoup plus précieux que le sont ses dents ou son corps. Si un être qui souffre mentalement recevait les mêmes soins qu’un être qui souffre physiquement, combien de tristesse et de douleurs pourraient être apaisées !
On a l’habitude de répondre systématiquement « ça va bien » quand quelqu’un nous demande si tout va bien. Ce que les gens ignorent, c’est que derrière ce « ça va » se cachent des milliers de blessures. Se cachent derrière ce mensonge des insécurités, de la douleur, du chagrin, du mépris, de la colère, des histoires et des traumas, des crises d’angoisse, des attaques de panique, des déluges de larmes. On a tous quelque chose à cacher et on ne sait jamais ce qui se passe dans la vie de quelqu’un, alors soyons généreux, préservons cette gentillesse douce qui siège à notre intérieur.
Nous vivons dans un monde où la souffrance est normalisée, alors que la rupture du silence est stigmatisée. Nous nous cachons dans notre cocon, accompagnés de nos blessures béantes, nous pleurons jour et nuit, nuit et jour, nous sommes envahis par des pensées abominables, nous avons le cœur gros, nous avons besoin d’aide, mais pourtant nous n’avons pas l’audace de partager notre douleur. Pourquoi ?
Parce que nous sommes victimes d’une société où le suicide et la souffrance mentale s’assimilent à la faiblesse, alors que ces deux entités ne sont que le témoignage d’une personne qui a été courageuse pour bien trop longtemps et qui est arrivée finalement au bout de son courage et de son chagrin.
Pour cela, je romps le silence car peut-être si je le fais, alors d’autres auront le courage de le faire. J’écris car moi, je fais partie de ce groupe. Du groupe qui souffre en silence. Du groupe qui a honte de sortir de l’ornière. Du groupe qui est fatigué des attentes que la société lui impose. Des stigmatisations. Des gens qui dévalorisent notre souffrance et qui pensent qu’on est des acteurs doués dans un théâtre de comédie. Des gens qui ont le cœur en deuil, des gens qui souffrent dans la pénombre et qui n’ont pas la capacité de s’en sortir car la souffrance est désormais comme un refuge familier. De ceux qui ne trouvent pas les bons mots pour décrire leur chagrin et qui par conséquent décident de se taire pour de bon. De ceux qui ont envie de hurler, de crier, d’avouer, mais qui ne finissent que par demeurer dans l’ombre du silence, par chuchoter aux démons que tout va bien. Je suis parmi ceux qui cherchent des réponses, mais qui n’en obtiennent aucune. Pourquoi moi ? Comment ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Que se passe-t-il ?
Suis-je maudite ? Pourquoi dois-je passer par ces moments difficiles ? Je suis parmi ceux qui ne répondent plus à leurs courriers, parmi ceux qui préfèrent demeurer dans l’obscurité du monde. Je suis parmi ceux qui sont enfermés, comme une huître, comme un escargot, dans leur coquille, pour qui les seuls compagnons sont la nuit, la solitude, la nostalgie et la mélancolie. Parmi ceux qui errent à travers les rues, les boulevards, les magasins, les lacs, le monde pour trouver un morceau échappé d’eux-mêmes, pour trouver une réponse, un remède. Parmi ceux qui sont dans une dépression qui les gère, comme si le monde était une voiture et c’est elle qui conduisait, n’épargnant point les passagers qui la composent. Des gens qui partagent leur histoire complète le moment où quelqu’un se met à l’écoute. Les gens pour qui la vie est une bataille, alors qu’ils sont dénués d’armes. Ces gens-là, ce sont les martyrs de la vie. Nous sommes des combattants, des soldats, des guerriers qui gardent un sourire tandis que le cœur est en flamme.
Je parle au nom de tous ces gens, au nom de tous ceux qui souffrent en silence, même s’il est difficile, voire impossible, je les invite à briser le silence, à nous chanter la poésie de leur malheur, à ne jamais se sentir seuls car vous êtes appréciés, vous êtes l’essence et l’âme de la résilience, vous méritez d’être ici et de vivre, vous avez un futur brillant qui vous attend, vous avez une oreille qui souhaite écouter vos histoires complètes, si démesurées soient-elles, je vous invite à parler, à révéler vos faiblesses et votre souffrance, à être vulnérables, à vous libérer de cette cage qui vous enferme dans l’enfer de la discrétion et de la solitude.
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