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Culture - Photo

Houda Kassatly : jeu d’objectifs pour un je sans frontières

Du 25 juin au 4 septembre 2022, le Museo delle Trame Mediterranee et la Fondazione Orestiadi accueillent à Gibellina et à Palerme deux expositions de photographies de l’artiste libanaise sur deux villes de la Méditerranée : Beyrouth et Alep.

Houda Kassatly : jeu d’objectifs pour un je sans frontières

Houda Kassatly, « Alep », 2018, inkjet 2022 (70 x 104 cm.) Copyright Houda Kassatly & Unesco

L’une avait été commanditée en 2018 par l’Unesco, l’autre est un projet de longue haleine sur la ville de Beyrouth. Le travail photographique effectué sur l’ancienne Alep, ville complètement dévastée, fait l’objet d’une exposition constituée de 11 photographies et du film Revoir le Bimaristan Argoun (22 minutes, réalisé par Houda Kassatly en français avec sous-titrages anglais) présentés à la Fondation Sant’Elia à Palerme. Quant à l’exposition sur Beyrouth, c’est un projet réalisé en 4 étapes et présenté aujourd’hui dans l’espace de la Fondation à Gibellina. Il retrace à travers 44 photographies, prises entre 1990 et 2022, l’histoire récente de la capitale libanaise, de la fin de la guerre civile au lendemain de l’explosion du 4 août 2020.

Gardienne de la mémoire

Artiste photographe mais aussi ethnologue de formation, Houda Kassatly s’est penchée sur l’étude des modes de fonctionnement des sociétés, leurs habitudes et leurs coutumes. Responsable depuis 22 ans du programme Culture Arcenciel, elle réfléchit la dimension du développement durable de la culture. « J’ai initié la création d’un programme uniquement consacré à la culture dans le cadre duquel nous effectuons des recherches sur les savoir-faire régionaux en voie de disparition afin de leur redonner vie. Nous avons beaucoup œuvré sur l’architecture traditionnelle, les maisons en terre de la Békaa, les coupoles en terre de Syrie. Nous nous sommes aussi intéressés au tissage, mais à partir du 4 août 2020 les données allaient changer », indique-t-elle. Houda Kassatly va consacrer son programme à la reconstruction de Beyrouth. Elle initie des chantiers-école, profite de la restauration pour apprendre aux jeunes les métiers et savoir-faire traditionnels, se spécialise dans le modèle des triples arcades, la baie tripartite. Les chantiers de restauration sont faits en partenariat avec le consulat britannique et avec la fondation de France. « Avec Arcenciel, dit-elle, on accompagne les chantiers par un travail d’édition, pour garder une trace et documenter toutes les démarches et les techniques. Cela servira d’outils pour que dans l’avenir, une autre génération prenne la relève. »

Houda Kassatly, « Absence » 2000, inkjet 2022 (70 x104 cm).

Deux villes, deux peuples, une même malédiction

L’une est la ville de son père et l’autre celle de sa mère. Née à Beyrouth, la ville de son père, l’artiste est habitée par la ville de sa mère, Alep. « C’est un peu étrange, dit-elle, que dans une vie, j’ai deux villes et que les deux soient détruites. »

Appareil au cou, elle passera 18 jours dans le cœur historique d’une ville détruite par dix années de guerre, pour réaliser un reportage photographique. Nous sommes en 2018 et Houda Kassatly est en mission pour L’Unesco. Le conflit syrien a imposé l’exil à plus d’un tiers de la population et Alep n’est plus que monticules de pierres amassées devant des ruines qui furent jadis des demeures. « Le permis des autorités pour m’autoriser à photographier n’arrivait pas et le temps passait », raconte la photographe. « Je me voyais rentrant bredouille. Au bout de trois jours, je m’échappe de l’hôtel et me lance. Étant rompue au travail photographique, je savais flairer le danger, je connaissais bien la ville et n’avais pas besoin de guide. Je n’ai pas regretté car le permis est arrivé quatre jours avant mon départ et il pleuvait. »

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La force des couleurs, la puissance des images

C’est ainsi qu’elle déambulera, de quartiers épargnés en quartiers aux maisons béantes. La destruction est partout et les murs témoignent de la luxuriance de cette ville et du raffinement des demeures. Les frises, les rosaces, les frontons des portes jonchent le sol. Des volées de marches tronquées qui ne mènent plus nulle part, des rambardes et des balustrades en fer forgé ciselé et sectionné, des puits éventrés, des églises dont les fidèles continuent à fouler le seuil qui n’ont plus, en guise de toit, que le ciel et son étendue. Même ce qui constituait la mémoire d’une vie est pillé. Plus d’albums photos ni de documents personnels ni de livres anciens. « On aurait dit que ces maisons n’avaient jamais été habitées », déplore la photographe. Alep est une plaie ouverte qui n’accueille plus que les enfants et les vieillards qui traversent les souks, leurs enchevêtrements et leurs dédales sans fin. Les hommes sont partis à la guerre ou en exil. L’intérieur sauvegardé du Bimaristan Arghoun réchauffe le cœur de la cinéaste ; cet hôpital du XIVe, le plus vieux du monde, est le symbole d’un âge plus humaniste.

Quatre périodes pour Beyrouth

La capitale libanaise est, elle, photographiée sur 4 périodes. La première s’étend de 1990 à 2000 et montre en grande partie ce que la guerre n’a pas détruit, comme une sorte de miracle qui est intervenu pour la préservation d’un héritage précieux. La deuxième période se situe au tournant des années 2000. Les yeux des citoyens sont braqués sur le centre-ville en chantier, ignorant tout le reste en périphérie, condamné à disparaître : les boutiques, les habitations abandonnées et investies par la nature qui s’imposait et prenait le dessus sur l’homme et sur la mémoire. La troisième période dénonce la flambée de l’immobilier en 2010, la valse des courtiers et des propriétaires qui achetaient des maisons classées. Les transactions se faisaient la nuit et les bulldozers passaient dessus au petit matin. Les photos montrent comment les habitants abandonnaient leurs habitations avant qu’elles ne soient détruites. C’est un moment de fuite et d’inconscience. La quatrième période revient sur les maisons beyrouthines après l’explosion du 4 août et particulièrement sur les verres colorés qui ornaient les intérieurs. Ils font partie de la tradition libanaise que les habitants ont tenu à perpétuer. Prêts à dépenser toutes leurs économies, les intérieurs des demeures libanaises aux vitres colorées seront remis à l’identique. « C’est une volonté de faire confiance à l’avenir, de transmettre et de faire revenir la couleur dans le quotidien », dira la photographe. Avant d’être documentaire, le travail de Houda Kassatly est d’abord artistique. Réalisées avec un regard très aiguisé, les photos qui ne sont jamais retouchées portent le message de notre fragilité et de notre tragédie d’êtres humains. Dans son travail il y a toujours une volonté de s’accrocher à la vie, de faire confiance à l’avenir tout en reprochant à la réalité la gravité de la situation sans jamais toutefois abandonner, mais avancer et continuer d’y croire.

Pour toute information: www.alicemogabgabgallery.com; [email protected] / Ph.+961(0)3210424 / [email protected] / Ph.+32477944617


L’une avait été commanditée en 2018 par l’Unesco, l’autre est un projet de longue haleine sur la ville de Beyrouth. Le travail photographique effectué sur l’ancienne Alep, ville complètement dévastée, fait l’objet d’une exposition constituée de 11 photographies et du film Revoir le Bimaristan Argoun (22 minutes, réalisé par Houda Kassatly en français avec sous-titrages...

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