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La couleur de la fumée

En été, chez nous, quand il n’y a pas de guerre, il y a des menaces et des promesses de guerre. Il ne faut pas que les étés passent en vain. Les gens finiraient par croire qu’ils ont le droit de se baigner, se promener, profiter du soleil, aller à la montagne, chercher, malgré la crise, de la fraîcheur, du confort, du réconfort, un peu de beauté et de chaleur humaine comme toutes les populations décadentes du reste du monde. Ainsi le commande le chef de droit divin, l’être de lumière cathodique, le rayonnant des catacombes, faiseur de rois et défaiseur d’États, en attendant la couleur de la fumée qui s’échappera de la conférence de Vienne. Il lui faut souffler doucement sur les braises et empêcher les gens de se relâcher avant que sa vision d’un Liban rasé et fumant ne s’accomplisse, pour la plus grande gloire de Dieu et de ses prophètes.

Avant 2006, les rumeurs complotistes soupçonnaient Israël de lorgner les eaux du Litani. Notre pays est si beau, si riche que le monde entier nous l’envie, à commencer par « l’Ennemi », affirmaient ces paranoïaques, et d’ennemi, nous n’en avons qu’un, comme chacun sait. Dont acte : le Litani est devenu un tel cloaque qu’on aurait presque honte d’affirmer qu’on puisse nous l’envier. Israël, entre-temps, a développé des techniques d’irrigation rationnelles qui lui permettent d’assurer à son territoire, même en plein désert, une certaine autonomie hydrique.

Les Israéliens nous enviaient aussi le port de Beyrouth, paraît-il. Entre-temps, ces teigneux ont développé le port de Haïfa de sorte que celui-ci est désormais le principal carrefour de circulation des marchandises aux portes du monde arabe avec lequel des accords objectifs ont été tranquillement scellés. Sans doute ne sommes-nous aujourd’hui si appauvris que par superstition, comme ces enfants qu’on barbouille contre le mauvais œil.

Que nous reste-t-il qu’Israël veuille encore nous prendre? « Notre richesse gazière en Méditerranée », bien sûr. Mais en attendant que chaque caïd prépare un coup fourré à l’autre pour rester seul maître de ces hydrocarbures enfouis, le temps passe, et vite. Israël a commencé le forage dans ses eaux territoriales, en toute légalité, et nous en sommes encore à tracer des lignes sur l’eau, cherchant des complications nouvelles pour faire traîner les négociations, le temps que chacun de nos marquis de Carabas renforce ses positions comme s’il s’agissait du partage d’un héritage familial.

Tout ce mois d’août, ce ne furent donc que rumeurs semées au vent. Aurons-nous un nouveau président ? L’actuel voudra-t-il, comme sa nature le lui dicte, accaparer la place qu’il a si soigneusement chauffée, pour mieux vous protéger mon enfant, jusqu’à son dernier souffle ? « Vous pleurerez des larmes de sang quand il partira », annonce dans les médias un membre de son premier cercle. À quoi les gens sensés répondent que nous n’avons plus ni larmes ni sang, après ce mandat apocalyptique entre tous. Mais ce régime a des réserves et peut sans doute encore mieux faire. On nous promet même, en cas d’impasse, une révolte aouniste « encore plus massive que celle des manifestations du 17 octobre 2019 », et qui pourrait même « rallumer une guerre civile ». On demande à voir.

Quant aux citoyens ordinaires que nous sommes, jusqu’à ce qu’une enquête transparente et indépendante dévoile pourquoi une telle quantité de nitrate d’ammonium a été acheminée au port et pour quel usage et au profit de qui, et ce qui a provoqué la monstrueuse explosion et qui était au courant et pourquoi rien n’a été fait pour protéger les habitants de la capitale, et jusqu’à ce que justice soit rendue, nous resterons « les Fous du 4 août » comme, en Argentine, les Folles de la place de Mai. Hier, les familles des victimes exhortaient, devant l’ambassade de France, le président Macron à tenir sa promesse d’une enquête transparente. Une réunion du Conseil des droits de l’homme de l’ONU aura lieu en septembre. La France est le principal levier pour porter cette requête devant cette assemblée, alors que la justice locale est obstruée. Si elle ne le fait pas, que nous restera-t-il à espérer ?


En été, chez nous, quand il n’y a pas de guerre, il y a des menaces et des promesses de guerre. Il ne faut pas que les étés passent en vain. Les gens finiraient par croire qu’ils ont le droit de se baigner, se promener, profiter du soleil, aller à la montagne, chercher, malgré la crise, de la fraîcheur, du confort, du réconfort, un peu de beauté et de chaleur humaine comme toutes...

commentaires (5)

Très bel article de nouveau. Je l'attends la révolution orange et j'ignore si elle aboutira au même résultat qu'en Ukraine??? Ce n'est plus uniquement l'Etat qu'on défait mais la société toute entière

Georges Olivier

20 h 36, le 11 août 2022

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Commentaires (5)

  • Très bel article de nouveau. Je l'attends la révolution orange et j'ignore si elle aboutira au même résultat qu'en Ukraine??? Ce n'est plus uniquement l'Etat qu'on défait mais la société toute entière

    Georges Olivier

    20 h 36, le 11 août 2022

  • Chapeau bas!!

    Wlek Sanferlou

    16 h 10, le 11 août 2022

  • Félicitations pour votre article

    Eleni Caridopoulou

    12 h 42, le 11 août 2022

  • Un trésor

    M.E

    10 h 37, le 11 août 2022

  • Ah si l'OLJ pouvait publier, a l'instar de ce qui a ete fait avec L'Orient Today, une version arabe, meme hebdomadaire, pour faire entendre une autre voix a ceux qui ne comprennent que l'arabe ...

    Remy Martin

    08 h 17, le 11 août 2022

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