Le clin d'œil Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul

Chant du cygne

Chant du cygne

D.R.

C’est une église de la ville qui a connu des jours meilleurs et que l’explosion du 4 août n’a visiblement pas épargnée. Les murs hâtivement repeints, trop blancs, lui ont fait perdre son lustre d’antan et son mystère. Les icônes sont quelque peu brouillées et au-dessous de l’iconostase, les rideaux rouges séparant la nef du sanctuaire, jadis lourds et amidonnés, flottent étrangement, révélant le va-et-vient de prêtres las aux pas lourds.

Le chant byzantin monotone d’entrée s’élève, prononcé par le vieux paroissien de service. L’assemblée, comme résignée, est rassemblée là pour la cérémonie funèbre de l’un des siens, un homme d’affaires jadis prospère, ruiné par les années de guerre. Un « fils de famille » comme on dit ici, né une cuillère d’argent dans la bouche, élevé dans de la soie par une mère qui l’idolâtrait et qui n’a pas su conserver la fortune familiale. Il n’empêche. Le groupe des riches et ex-riches est là, resserré dans l’épreuve autour de l’un des siens et de ce qui reste de sa famille. C’est qu’il n’y a presque pas de jeunes, ni même de quarantenaires, tous partis loin de ce pays « foutu ». Qui pour devenir artiste-peintre semi-inconnu, à la sexualité indécise, habitué des soirées underground à Berlin ou ailleurs, qui pour devenir golden boy richissime multidivorcé.

Dans l’assemblée donc, que des vieillards soutenus par leur chauffeur/infirmier, des visages jadis à la une des revues mondaines, s’avançant à l’aide d’une canne, des vieilles dames au chignon argenté, autrefois figures-stars de la belle époque, aujourd’hui appuyées sur leurs bonnes, bien mises pour l’occasion, pour aller communier.

Malgré l’éloge funèbre trop bref, passant outre la vie dissolue du défunt et mettant en avant l’ancienneté de sa famille, le groupe fait corps et les présents, qui ont toujours le sens des convenances et leurs bonnes manières, frileusement rassemblés, se sourient bravement, se réconfortent mutuellement, faisant semblant de ne pas voir le tremblement des mains de l’un et le visage absent de l’autre.

Pour ces rescapés de la mort, de la vie et de leur pays meurtrier, c’est le chant du cygne d’un certain Liban, du temps de l’insouciance, de l’élégance et d’un certain art de vivre qu’ils savent évanoui à jamais…

Des rescapés je vous dis. Sans descendance au « vieux pays ».

Qui n’a jamais si bien porté son nom.


C’est une église de la ville qui a connu des jours meilleurs et que l’explosion du 4 août n’a visiblement pas épargnée. Les murs hâtivement repeints, trop blancs, lui ont fait perdre son lustre d’antan et son mystère. Les icônes sont quelque peu brouillées et au-dessous de l’iconostase, les rideaux rouges séparant la nef du sanctuaire, jadis lourds et amidonnés, flottent...

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