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Moyen-Orient - ÉCLAIRAGE

Gaz et pétrole libyens : solution miracle pour l’Europe ?

Le repositionnement stratégique des mercenaires russes depuis le début de la guerre en Ukraine permet à Moscou d’asseoir son ancrage en Libye à moindre coût.

Gaz et pétrole libyens : solution miracle pour l’Europe ?

La raffinerie de Zawiya, dans le nord-ouest de la Libye, près de la frontière tunisienne. Mahmud Turkia/AFP

La réponse pourrait-elle se trouver de l’autre côté de la Méditerranée? Les capitales occidentales en ont conscience : face à la menace d’une crise énergétique qui plane à l’horizon, les champs de pétrole et de gaz, les raffineries et les ports de Tripolitaine (Ouest), de Cyrénaïque (Est) et du Fezzan (Sud), en Libye, pourraient changer la donne. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février dernier, Bruxelles et ses alliés cherchent à tout prix à diversifier les sources et à réduire leur dépendance au pétrole, au gaz et au charbon russes. Avant la crise ukrainienne, l’Union européenne continuait d’acheter à la fédération 45 % de son gaz naturel et 20 % de son pétrole. Dans ce contexte, et alors que les dirigeants des 27 viennent de s’entendre fin mai sur un accord visant à réduire de plus de 90 % les importations en pétrole russe d’ici à la fin 2022, la Libye pourrait faire office de solution miracle.

Réputée pour sa production de qualité, bon marché et largement sous-exploitée, l’industrie libyenne bénéficie de surcroît d’une proximité avec les marchés européens. Les réserves en pétrole et en gaz, estimées respectivement à 48 milliards de barils et 53 mille milliards de pieds cubes, en font le plus large réservoir d’Afrique et le troisième producteur du continent, après le Niger et l’Algérie. Membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le pays est considéré comme un « géant énergétique » au potentiel inexploré.

Les exportations en pétrole et en gaz de cet État d’Afrique du Nord sont certes déjà acheminées en majorité vers les capitales occidentales. En 2020, 63 % des exportations libyennes étaient destinées à l’Europe (Italie, Espagne ou encore Allemagne). Une hausse du volume produit pourrait néanmoins offrir une réponse au dilemme énergétique européen et représenter une bouée de secours face à la Russie qui continue, en dépit des sanctions occidentales, de financer son économie en empochant un revenu quotidien de 800 millions de dollars issu de l’industrie du pétrole et du gaz, selon le site d’information Bloomberg.

Sur le papier, la Libye a donc tout de la candidate idéale. Mais c’est compter sans les troubles sécuritaires et l’instabilité qui font de ce colosse aux pieds d’argile un fournisseur très peu fiable. Depuis 2014, la division entre l’Ouest, siège de la capitale Tripoli, et l’Est, où se situent la majorité des champs de pétrole et de gaz, et quatre des cinq centres de raffinage pétrolier, a mené le pays au bord de l’implosion.

Outre l’environnement sécuritaire volatil, l’industrie nationale est depuis plusieurs années otage des soubresauts politiques. « Après avoir échoué sur le plan militaire, le maréchal Khalifa Haftar a bloqué le pétrole libyen afin d’affamer le gouvernement (de Tripoli) et de provoquer une crise », analyse Anas el-Gomati, directeur du Sadeq Institute, un centre de recherches basé à Tripoli.

Comme en 2020, l’homme fort de l’Est impulse au printemps dernier, et jusqu’à la mi-juillet, un nouveau blocus paralysant la production nationale. Le 18 avril, les troupes de l’ANL et des groupes locaux affiliés investissent les plus grands sites d’exploitation et d’exportation du pays. Sharara (Fezzan), el-Feel (Fezzan), Zuetina (Cyrénaïque) puis Marsa al-Brega (Cyrénaïque) sont bouclés de force. La National Oil Company (NOC), la société d’exploitation libyenne, dénonce « une douloureuse vague de fermetures », déclare l’état de force majeure et annonce l’arrêt progressif des activités commerciales.

« L’opération était éminemment politique, mais, officiellement, les demandes des communautés locales impliquées dans la fermeture des sites étaient claires : un changement de leadership de la NOC couplé à une redistribution plus juste des revenus du pétrole », explique Ehab Abdulmoniem, directeur général d’une compagnie libyenne travaillant dans le secteur du pétrole et du gaz, et basée à Tripoli. En juin, c’est au tour des terminaux de Ras Lanuf (Tripolitaine), du port de Sidra (Tripolitaine) et de Sarir (Cyrénaïque) de fermer sous la contrainte. De 1,3 million de barils quotidiens, la production nationale passe à 400 000.

Consolidation russe

Le blocage n’est en réalité que le dernier symptôme en date d’une crise politique amorcée à la fin de l’année 2021, avec l’annulation des élections (législatives et présidentielle) initialement prévues le 24 décembre. Quelques mois plus tard, la formation de deux gouvernements rivaux se faisant face réveille le spectre d’une partition nationale. Le premier exécutif, basé à Tripoli et mené par le chef du Gouvernement d’union nationale (GNU) Abdel Hamid Dbeibah, dispose de la reconnaissance de la communauté internationale et d’un budget financé quasi exclusivement grâce aux pétrodollars redistribués via la banque centrale.

Le second, mené par Fathi Bachagha, nommé par le Parlement de Tobrouk le 10 février dernier, n’a pas accès aux revenus issus des hydrocarbures et n’est reconnu que par la Russie. Pour Khalifa Haftar, allié à l’ancien ministre de l’Intérieur, l’objectif est de jouer de la manne pétrolière dans le but de pousser le gouvernement de Tripoli à la démission.

Pour mémoire

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Certes, depuis, la situation a été rétablie. Un retour à la normale a été rendu possible grâce à la réouverture des sites à partir de la mi-juillet et à un retour progressif au niveau de production d’avant la crise. C’est la nomination de Farhat Bengdara à la direction de la NOC, le 14 juillet, qui permet de débloquer la situation. Mais pour les Libyens comme pour les Occidentaux, le mal est fait. Outre la hausse du prix du brut et les très lourdes répercussions intérieures – des pertes quotidiennes estimées à 60 millions de dollars, de sévères pénuries et des coupures d’électricité allant jusqu’à 18 heures par jour en pleine chaleur estivale –, l’épisode souligne la vulnérabilité du modèle libyen, la faillite occidentale sur le dossier et, surtout, le succès de la stratégie russe dans le pays.

Car si l’ALN, avec ses partisans locaux, est le principal artisan de la récente crise des hydrocarbures, elle dispose du soutien actif et de la protection des mercenaires russes, présents depuis septembre 2019 aux côtés de Khalifa Haftar. Le maintien en Libye de la société paramilitaire privée Wagner, réputée proche du Kremlin, entérine l’ancrage au long court de Moscou dans un pays faisant à la fois office de porte d’entrée sur le continent africain et d’interface européenne. « Il s’agit d’une consolidation du pouvoir russe sur un territoire qu’ils contribuent un peu plus à diviser entre Est et Ouest, à quelques kilomètres seulement des rivaux stratégiques de l’OTAN », fait remarquer Anas el-Gomati.

Depuis l’offensive russe en Ukraine le 24 février, Moscou a entrepris un redéploiement de ses mercenaires, réduisant de plusieurs centaines le nombre de soldats sur le terrain libyen afin de les dépêcher sur le front ukrainien. En contrepartie, le groupe a aussi redéployé les troupes restantes autour des points névralgiques – bases militaires et sites pétroliers – de manière à préserver son levier d’action tout en réduisant l’investissement, le risque et le coût associés à l’opération. « Les soldats de Wagner maintiennent une présence stratégique : ils savent comment exercer leur contrôle à travers les acteurs locaux, coordonnent avec les forces de sécurité associées à l’ALN, les entraînent et communiquent parfois des recommandations sur comment se déplacer sans intervenir de manière directe », note Ehab Abdulmoniem. « Ils aident les forces de Haftar à être plus efficaces, mais le font d’une manière discrète, via des intermédiaires, de sorte qu’il devient plus difficile de les tenir pour responsables du blocage », poursuit ce dernier.

Au-delà du potentiel déstabilisateur de la présence russe, ces derniers mois mettent également en lumière l’échec de la proposition occidentale dans le pays.

« Le statu quo n’est pas une option pour la Libye », déclarait le 26 mai dernier le représentant français aux Nations unies. C’est pourtant ce statu quo qui est la norme depuis maintenant sept mois. Le processus de paix sponsorisé par l’ONU, qui était parvenu à faire émerger un exécutif unifié en mars 2021, est de nouveau au point mort depuis le report sine die des élections en décembre, le dédoublement de l’exécutif, la dégradation du climat social et l’escalade sécuritaire du mois de juillet. Loin d’être une solution miracle, la Libye reste une carte maîtresse dans le contexte de la guerre en Ukraine. Mais pour l’instant, seul Moscou semble être parvenu à s’en saisir.


La réponse pourrait-elle se trouver de l’autre côté de la Méditerranée? Les capitales occidentales en ont conscience : face à la menace d’une crise énergétique qui plane à l’horizon, les champs de pétrole et de gaz, les raffineries et les ports de Tripolitaine (Ouest), de Cyrénaïque (Est) et du Fezzan (Sud), en Libye, pourraient changer la donne. Depuis l’invasion russe...

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