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Culture - Documentaire Sonore

Beyrouth, cette « malentendue », racontée par les sons de Rana Eid

« Le son c’est vraiment ma vie, mon cœur qui bat. » Tel est le manifeste artistique que porte avec justesse Rana Eid, designer du son et réalisatrice, dans un podcast de Marine Vlahovic sur Arte Radio. Son parcours jalonné d’enregistrements raconte l’histoire de sa ville.

Beyrouth, cette « malentendue », racontée par les sons de Rana Eid

La talentueuse illustratrice Raphaëlle Macaron a signé l’affiche du podcast « Le souffle de Beyrouth ». Photo DR

Née en 1976, juste au début de la guerre du Liban, Rana Eid utilisait déjà à six ans la radiocassette que ses parents allumaient pour écouter les nouvelles, surtout les flashs infos en temps de guerre. Elle s’amusait à enregistrer des chansons, notamment celles de la rockeuse Kim Wilde, mais elle était surtout fascinée par les sons de son environnement, de sa ville, et ceux plus particulièrement qu’elle entendait dans les abris, comme les tirs de mitraillettes et le fracas des obus qui explosent.

Mais un jour, elle se retrouve subitement atteinte d’une déficience auditive d’une oreille. Une véritable épreuve pour celle dont le son est fusionnel avec tout son être.

Quelques années plus tard, elle comprendra le sens de cet accident : elle ne parvenait pas à faire le deuil de son père tant aimé. Une analyse, une thérapie, une introspection de soi et la voilà redevenue de nouveau témoin et passerelle de sa ville, Beyrouth.

Le souffle de Beyrouth est un documentaire réalisé par Marine Vlahovic et Samuel Hirsh, lauréats de l’appel à projets 2021 du ministère de la Culture. Objet de multiples entretiens montés par la suite par la journaliste et correspondante qui a rencontré Rana Eid en 2013, il s’agit d’un résumé de cette vie faite de bruits, de sons, de fréquences, d’harmonies et de dysharmonies. Aujourd’hui, le projet a pris forme et il a été mis en ligne début juin 2022. On peut y écouter Rana Eid raconter Beyrouth à travers ses bruits.

Rana Eid : « Les villes sont, après tout, comme nous, elles vibrent aux joies, pleurent quand elles sont tristes, et surtout, surtout, elles se taisent quand elles souffrent. » Photo DR

« Tais-toi et écoute »

Que signifie donc, pour l’ingénieure du son, le souffle de Beyrouth ? « Ma ville a connu plusieurs vies : souterraine aux sons confus et sourds des armes à feu, bruyante et pleine de vie avec klaxons et cris des passants dans la rue. Enfin (après le 4 août), silencieuse, au silence lourd et meurtrier. En dépit de tout, elle est restée chaotique et n’a jamais connu un silence paisible. Comme la guerre s’est installée petit à petit dans notre vie, poursuit-elle, on commençait à s’habituer à ce nouveau bruitage alors que le 4 août, l’explosion était invasive, brève, rapide et trop violente. Jalaleddine al-Roumi disait : “Tais toi et écoute.” Avons-nous assez écouté notre ville ? dit-elle. Je ne pense pas. On croyait qu’elle respirait, alors qu’elle suffoquait. Elle est même actuellement à bout de souffle. »

Pour mémoire

Rana Eid : Beyrouth n’en pouvait plus, elle a implosé

La petite fille qui enregistrait les bruits et les fréquences de sa capitale est devenue ingénieure du son, à la fois artiste et technicienne des films des autres mais aussi des siens. Un métier, mais aussi « sa vie ».

Elle a quitté le Liban, le temps d’effectuer quelques stages en France auprès de Luc Besson (Taxi) et Jacques Audiard (Sur mes lèvres), mais elle a vite réalisé qu’elle ne peut faire du montage son ailleurs qu’à Beyrouth. « C’est là où on a besoin de moi », disait-elle avec conviction. La voilà donc de retour au bercail. Aujourd’hui, pourtant, elle se demande parfois pourquoi elle y reste encore. Et, comme une réponse à ses propres doutes, elle enchaîne : « C’est une guerre identitaire ; tous les sons et les bruits de ces villes du monde arabe sont en train de se métamorphoser. Si, donc, je peux rester ici jusqu’au dernier souffle de Beyrouth – car pour moi c’est une ville qui agonise –, alors je resterai pour archiver ses derniers soubresauts. » Rana Eid crée son propre studio DB et fidélise une équipe. Après Panoptic, le film prémonitoire qu’elle a réalisé elle-même, elle travaille pour plusieurs réalisateurs libanais, notamment Ahmad Ghossein, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige… et c’est le documentaire macédonien multiprimé Honeyland de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov qui lui offre la reconnaissance internationale. Malgré cela, elle demeure cette petite fille au micro qui sonde les bruits de sa ville. « Je marche le soir dans ce Beyrouth qui est devenu un grand tombeau. La ville réfléchit des échos de voix enfouies, de morts et de morts vivants. Aujourd’hui je sens que tout le monde a tué Beyrouth, ma ville. Une ville dont on n’a pas écouté les souffrances. Et même si j’en souffre aussi, je suis encore susceptible d’avoir de grands émerveillements. J’ai un nouveau micro qui me fait entendre en quatre dimensions tous les sons issus de plusieurs sources et quand je les entends, je frémis de plaisir. Le son dans toutes ses fréquences continue à me donner des joies immenses. »

Pour écouter le podcast « Le souffle de Beyrouth » : https://www.arteradio.com/son/61672335/le_souffle_de_beyrouth 

Née en 1976, juste au début de la guerre du Liban, Rana Eid utilisait déjà à six ans la radiocassette que ses parents allumaient pour écouter les nouvelles, surtout les flashs infos en temps de guerre. Elle s’amusait à enregistrer des chansons, notamment celles de la rockeuse Kim Wilde, mais elle était surtout fascinée par les sons de son environnement, de sa ville, et ceux plus particulièrement qu’elle entendait dans les abris, comme les tirs de mitraillettes et le fracas des obus qui explosent. Mais un jour, elle se retrouve subitement atteinte d’une déficience auditive d’une oreille. Une véritable épreuve pour celle dont le son est fusionnel avec tout son être. Quelques années plus tard, elle comprendra le sens de cet accident : elle ne parvenait pas à faire le deuil de son père tant aimé. Une analyse,...
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