Texte écrit dans le cadre d’un camp d’écriture autour du thème de la femme.
Si tout va mal dans le monde, cette lettre ne devra jamais te trouver. Aujourd’hui, tu m’as humiliée d’une manière à laquelle je suis malheureusement habituée.
Je t’ai connu tout au long de mes vingt années de vie dans cette rue étroite de Beyrouth. Même si tu n’es que le propriétaire d’un magasin comme un autre du coin, tu es devenu au fil des années un ami de la famille.
Aujourd’hui, comme n’importe quel autre jour, j’ai été faire les courses chez toi. J’ai traversé la route qui sépare mon immeuble de ton magasin. Comme toujours, j’ai d’abord été accueillie par la combinaison particulière de parfums de ta vieillesse, de journaux et de légumes. Tu faisais exploser Fayrouz sur la radio. Je me suis arrêtée pour t’entendre chanter avant même que tu ne puisses me voir. Quelqu’un t’a-t-il déjà dit que ta voix n’est pas complètement fausse ? Tu m’as accueillie avec le sourire le plus chaleureux et un « Ahla, ahla, ahla bil amar », et je n’ai pas pu m’empêcher de te sourire parce que tu es fait de la même essence que mon père.
Alors que j’évaluais tous les nouveaux fruits et légumes que tu avais reçus nouvellement, tu t’es précipité à l’endroit que j’avais choisi, à l’ombre sous l’auvent, et tu as pointé du doigt une caisse de cerises noires scintillantes. Sans me demander si j’en voulais ou non, tu as pris un sac et l’as rempli de manière assez substantielle. Tu n’as pas voulu me laisser payer pour ces cerises.
De retour au registre, j’ai déposé un paquet de cigarettes, des bonbons aigres, une bouteille de nettoyant pour vitres et la somme d’argent adéquate. Tu me parlais des dernières réussites académiques de ta fille et des universités dans lesquelles elle a été acceptée. Fatima et moi avons à peu près le même âge. J’avais l’habitude de jouer avec elle les week-ends quand nous étions petites ; et nous voilà maintenant adultes. J’ai rassemblé tout ce que j’avais acheté, mais quand je me suis retournée pour partir, tu m’as attrapée par le poignet et tu t’es levé pour un câlin. Tes mains me frottaient le dos une seconde puis mon sein la suivante. Tu murmurais des choses au sujet de mon poids, de mon apparence, de la petite fille que je ne suis plus, mais de la jeune femme excitante que je suis devenue.
Une demi-heure plus tard, assise à mon bureau et inondée d’indignité, le sang des cerises sur tes doigts tache la chemise que je ne peux pas enlever de peur de sentir la puanteur de tes mains âgées. N’est-il pas ironique de voir à quel point je me sens coupable ? À quel point je me sens chamboulée de te blâmer, de tout simplement t’inculper, de te dénoncer secrètement ? Toi qui me forçais à ramener à la maison des barres gratuites de mes chocolats préférés ? Toi qui as serré la main de mon autre père la nuit où j’ai obtenu mon diplôme ? Toi qui es aussi pauvre en argent que moi en droits ?
J’arrête d’écrire cette lettre et je la plie en trois avant d’arpenter la rue qui nous sépare et où je mets le feu au papier et le jette sur l’auvent rouge. Je le regarde s’embraser, je le regarde fondre, je le regarde dégager des vapeurs toxiques au fur et à mesure que le feu se propage. À l’intérieur, tu dors, ignorant que ces flammes vont bientôt te damner, et je vais te regarder rôtir, regarder le gars qui, depuis des années, a grimpé en flèche à travers la perversion. Chacun de tes cris élargit le sourire sur mon visage. Chacun de tes cris est hanté par mon nom et sa définition. Plusieurs véhicules s’approchent de nous, dans un desquels je suis forcée à monter. Un métal froid et rouillé s’enfonce dans mes poignets, un peu comme un aperçu menaçant de ce qui m’attend pour avoir osé savourer les cris que moi-même je n’ai toujours pas réussi à lâcher. Nous traversons des couloirs sales jusqu’à ce qu’ils me poussent dans une chambre froide, pleine de gens qui me ressemblent. En contemplant chaque détail de leurs visages, les rides de l’une et les taches de rousseur de l’autre, je me rends compte que j’ai finalement crié.
Je me réveille de ma transe là où j’étais. Je me sens ridiculisée par la voix de mon père en train de nier ce qui venait de se passer dans ton magasin. Et c’est alors que je me demande si mon père a déjà infligé cette douleur à une autre femme comme tu me l’as fait. Et je me demande quelle pourrait être la réaction de mon éventuel futur conjoint si je venais à lui poser cette question et s’il se rend compte qu’une femme doit agir comme si elle est désolée d’être née.
Aujourd’hui, tu m’as humiliée d’une manière à laquelle je suis malheureusement habituée, mais à chaque fois, c’est aussi accablant.
Rien ne va dans le monde, donc tu ne liras jamais cette lettre, tout comme tu ne verras plus jamais mon visage, ce visage que j’ai toujours pensé que tu respectais.
J’ai finalement payé pour ces cerises.
Morana
Amaya NASRALLAH
Lycéenne
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