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De l’eau-forte à l’aquarelle


Où est passée notre colère? S’est-elle diluée dans nos nuits sans sommeil ? Nos jours sans contours? Notre pays flou ? S’est-elle transformée en quelque chose d’autre? Tout se passe comme si notre révolte contre l’incapacité de nos dirigeants à diriger s’était dispersée dans une sorte d’impuissance collective : celle des citoyens à réclamer et celle des responsables à répondre. On en vient à regretter l’optimisme d’octobre 2019 où, naïvement, on croyait demander des comptes, exiger des démissions, insulter à gorge déployée, ignorant que déjà notre barque voguait sans capitaine ni équipage. Si l’incroyable énergie de ce mouvement a servi à quelque chose, c’est de révéler la vraie nature du mandat Aoun dans toutes ses composantes, anciennes et contemporaines : déjà les pirates étaient à bord, déguisés en ce qu’on voudra.


La question aujourd’hui n’est pas de savoir où nous allons, mais où l’on nous emmène. Que fait-on quand on est agglutiné dans un vaisseau fantôme, voguant vers des étapes plus dangereuses et incertaines les unes que les autres, des 40es rugissants aux 50es hurlants, aux 60es déferlants, sans autre option que croiser les doigts et espérer les franchir plus ou moins indemne ?


Le médecin suisse Marcel Junod, ancien vice-président du CICR, appelé en renfort au chevet de la population japonaise dévastée par le bombardement atomique de Hiroshima, témoigne, dans un texte posthume : « Les gares sont noires de monde, chacun fuit les cités, mais aucun désordre n’apparaît car le Japonais est naturellement discipliné. Les typhons et les tremblements de terre l’ont habitué à dominer sa panique. » Et si le secret de la puissance du Japon était dans cette capacité des Japonais à s’organiser comme les cellules d’un même corps aussitôt que celui-ci est en danger ?


Après avoir subi (en plus d’une classe politique incapable et vendue qui nous sert de typhon et de tremblement de terre combinés) la troisième explosion non atomique du XXIe siècle, que nous faut-il pour nous auto-discipliner et ainsi assurer notre survie collective ? Mais non, chaque communauté veut, au Liban, faire membre à part, et le corps ne parvient pas à synchroniser ses mouvements, bouge dans tous les sens, se débrouille malgré tout pour respirer encore, par habitude, ce qui permet d’applaudir le triomphe du chaos et la force de la résilience.


Notre colère se retourne contre nous-mêmes. D’eau-forte, elle se fait aquarelle. Elle traverse les infinies nuances de la tristesse, de l’abattement, mais aussi de la joie démente, elle se mue en musique, en danses barbares, en nuits sans fin, prend les couleurs de la haine ou de l’amour inconsidérés, incandescente au crépuscule, radieuse au petit matin, sans fond, sans fin, sans objet, découvrant qu’elle peut encore, même quand elle n’en peut plus.


Se peut-il que nous ayons survolé toutes les étapes du deuil pour nous arrêter sur celle-ci, la colère, sentiment dévastateur et stérile entre tous ? Après la colère, viennent l’acceptation puis la construction, dit le schéma un peu sommaire qui détaille cette traversée.


Reconstruire, oui, mais quoi? Quel pays avant de nous construire individuellement ? Avec quels haillons nous tailler un vêtement neuf? Quel est le cerveau qui réussira à accorder nos membres épars et en ordonner l’équilibre? Se trouve-t-il une recette qui a fonctionné dans le passé et que l’on pourrait reproduire aujourd’hui ? Ou bien resterons-nous l’éternel brouillon d’une région et d’un monde qui se cherchent encore – peut-être sans volonté de se trouver, sans autre destin que d’être remis sur le métier ?


Où est passée notre colère? S’est-elle diluée dans nos nuits sans sommeil ? Nos jours sans contours? Notre pays flou ? S’est-elle transformée en quelque chose d’autre? Tout se passe comme si notre révolte contre l’incapacité de nos dirigeants à diriger s’était dispersée dans une sorte d’impuissance collective : celle des citoyens à réclamer et celle des responsables...

commentaires (4)

Merci Fifi pour ce texte magnifique, comme d'habitude, et qui me pousse à réfléchir aux étapes du deuil. Je me reconnais particulièrement dans le paragraphe: "notre colère se retourne contre nous-mêmes..."

Joelle Giappesi

09 h 37, le 21 juillet 2022

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Commentaires (4)

  • Merci Fifi pour ce texte magnifique, comme d'habitude, et qui me pousse à réfléchir aux étapes du deuil. Je me reconnais particulièrement dans le paragraphe: "notre colère se retourne contre nous-mêmes..."

    Joelle Giappesi

    09 h 37, le 21 juillet 2022

  • "" Quel pays avant de nous construire individuellement "" voila LA Reponse que personne ne veut donner a LA Question que nul n'ose poser. quant au Cerveau salvateur attendu?""Quel est le cerveau qui réussira à accorder nos membres épars et en ordonner l’équilibre?"" nul cerveau existe qui repondrait a nos espoirs. Seuls un incorruptible , avec des muscles et du courage pour les utiliser est capable de sortir le pays de l'enfer . oui j'ose et j'oserai toujours l'appeler MBS. un MBS qui est la seule condition qui pousserait de nouveau les citoyens a reveiller leur colere contre KELLON et le suivre.

    Gaby SIOUFI

    08 h 34, le 21 juillet 2022

  • Beau texte!

    Elie Hanna

    08 h 33, le 21 juillet 2022

  • Cette phrase : "Notre colère se retourne contre nous-mêmes. D’eau-forte, elle se fait aquarelle". Du titre accrocheur que je ne prends pas au pied de la lettre, c’est sûr, que nous sommes en colère, et entre eau et aqua, ""nous nageons entre deux eaux"", selon l’expression. Nous sommes donc perdus, seulement, faire une eau forte, est beaucoup plus compliqué qu’une aquarelle, bien que dans les deux cas, l’impression se fait sur du papier mouillé. C’est compliqué car il faut dessiner à l’envers sur la plaque pour l’imprimer à l’endroit, tel un pays qu’il faut bien connaître les contours à l’envers pour le remettre d’équerre. Finalement, la dernière épreuve est sur papier. A la question : êtes-vous Libanais ? Réponse : oui, mais sur papier. On a la fausse impression que les politiciens sont en "bateau ivre", en perdition, mais en fait, ils nous mènent en bateau, comme il y a quelques jours, la proposition de scinder Beyrouth en deux entités, avec notre consentement, bien sûr. Comme deux divorcés qui continuent à être bons amis, alors que chacun est chez soi. C’est beaucoup plus relevé qu’un éditorial de presse, mais je vous lis toujours à la virgule point.

    Nabil

    02 h 42, le 21 juillet 2022

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