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Idées - Point de vue

Changer la politique d’aide économique européenne à la Palestine

Changer la politique d’aide économique européenne à la Palestine

Le Premier ministre palestinien Mohammed Chtayyeh reçoit la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 14 juin 2022. Abbas Momani/AFP

Les institutions financières de l’Union européenne se concentrent de plus en plus sur la Palestine en vue d’aider à stimuler son développement durable, à y créer des emplois, à y promouvoir la croissance et soutenir la reprise postpandémique. Cependant, malgré des flux massifs d’investissements – principalement sous la forme de prêts au secteur privé palestinien –, l’UE continue d’ignorer les obstacles structurels au développement de la Palestine. Au lieu de cela, son aide soutient le système bancaire palestinien et entretient une économie brisée sous occupation.Selon un récent rapport européen évaluant les investissements réalisés en Palestine depuis 2014, les contributions actuelles en provenance de la « Team Europe » – l’UE, ses États membres et les banques publiques de développement, notamment la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement – s’élèvent à 1,4 milliard d’euros (1,5 milliard de dollars). Les trois cinquièmes de cette somme ont été engagés au cours des deux dernières années. Les prêts représentent 71 % du total, soit 1 milliard d’euros.

La BEI, qui a récemment ouvert un bureau à Jérusalem pour la Cisjordanie et Gaza, est le principal investisseur, avec 372,3 millions d’euros, soit plus d’un quart de l’ensemble des financements européens en faveur de la Palestine. Les autres grands contributeurs sont la Suède (279,5 millions d’euros), la France (253,2 millions), l’Allemagne (166 millions) et l’UE (77,1 millions). Étant donné que l’aide au développement de base de l’UE à la Palestine en 2020 était d’environ 241 millions d’euros, ces sommes sont importantes.

Cependant, la part des prêts non productifs parmi les petites et moyennes entreprises (PME) palestiniennes est en hausse, et l’endettement des ménages augmente également, ce qui remet en question le fait que davantage de prêts puissent soutenir une croissance économique durable. Au contraire, cette approche risque de détourner l’aide européenne des utilisations les plus utiles, comme les fonds à destination de la société civile, les transferts en espèces aux familles en situation d’extrême pauvreté, ou le soutien aux services publics, comme l’éducation et les soins de santé.

Ces secteurs ont gravement souffert depuis que le commissaire européen hongrois Olivér Várhelyi a proposé de geler une grande partie du budget d’aide de l’UE en raison des allégations selon lesquelles certains manuels scolaires palestiniens inciteraient à la violence et à la haine – malgré une étude financée par l’UE qui tempère ces allégations. Après presque un an de discussions sur le conditionnement de l’aide aux réformes de l’éducation, Bruxelles a décidé de débloquer les fonds. Quoi qu’il en soit, les conséquences de ce gel sont graves et de grande ampleur : l’arrêt des traitements vitaux pour au moins 500 patients atteints de cancer, la suspension des transferts d’argent à quelque 120 000 Palestiniens vulnérables et des réductions de salaire dans le secteur public.

L’augmentation du financement du secteur public a été la clé de la reprise économique postpandémie en Europe et devrait jouer un rôle similaire en Palestine. En fait, l’annexion de facto par Israël du territoire de la Cisjordanie signifie que le soutien du secteur public aux petites entreprises palestiniennes est indispensable. La Palestine n’a pas la souveraineté et le contrôle de ses frontières, ni de ses ressources naturelles, et fait face à des obstacles structurels – allant des restrictions de mouvement au contrôle par Israël du commerce extérieur palestinien, ce qui limite fortement les opportunités économiques pour le secteur privé. En vertu des accords d’Oslo, les Palestiniens sont effectivement enfermés dans une dépendance économique vis-à-vis d’Israël et de l’aide internationale, sans disposer de l’espace fiscal nécessaire pour répondre aux besoins de développement national.

Sans surprise, les effets de l’occupation prolongée et des politiques d’aide néolibérales myopes – niveau élevé de chômage, inégalités, endettement et aggravation de la pauvreté – ont accru la dépendance de l’Autorité palestinienne vis-à-vis des prêts bancaires pour couvrir les déficits budgétaires. L’Autorité et les employés publics représentent désormais 40 % des crédits bancaires.

Cela met en lumière une autre préoccupation concernant le milliard d’euros de prêts européens, qui sont orientés en grande majorité vers les banques et les institutions de microfinance palestiniennes : un manque de transparence concernant les bénéficiaires et une clarté insuffisante quant aux gains en termes de développement. Compte tenu du capitalisme de copinage et de la corruption qui règnent au sein de l’Autorité palestinienne, le risque de voir les PME privées de financement ne peut être ignoré.

Pourtant, il est difficile à dire si les institutions financières de l’UE exigent des données de prêt suffisamment désagrégées auprès des intermédiaires. En 2019, la Commission européenne a conclu que les résultats des interventions de la BEI en dehors de l’Europe restent pour la plupart inconnus, et d’autres bailleurs de fonds font face à des critiques similaires liées à la transparence.

Si l’Europe veut promouvoir le développement durable de la Palestine, la fin de l’occupation doit être une priorité diplomatique absolue. Néanmoins, étant donné que la possibilité d’une paix israélo-palestinienne négociée semble éloignée, l’UE devrait de toute urgence développer un nouveau modèle d’aide qui corresponde mieux aux réalités sur le terrain.

Des financements concessionnels mieux conçus et plus transparents, associés à des subventions directes et à des programmes d’allégement de la dette pour le secteur productif et les petites entreprises – en particulier celles qui présentent un profil de risque plus élevé et celles qui apportent des avantages sociaux plus importants –, pourraient soutenir une économie fondée sur les droits et protéger la présence des Palestiniens sur leur terre.

L’UE peut également orienter son aide vers les organismes publics palestiniens qui sont bien placés pour superviser ces investissements. Enfin, dans le processus de planification, au lieu de s’en remettre à une Autorité palestinienne qui n’a pas organisé d’élections depuis 2006, des consultations avec la société civile, les syndicats et les associations palestiniennes devraient être organisées pour s’assurer que les besoins locaux sont satisfaits.

« Si ce n’est pas cassé, pas besoin de réparer », dit le vieil adage. Mais, avec l’économie palestinienne en grande difficulté, le modèle d’aide de l’Europe a désespérément besoin d’une révision.

Conseillère pour le Moyen-Orient auprès de l’association ACT Alliance EU, basée à Bruxelles.

Traduction Timothée Demont

Copyright : Project Syndicate, 2022.


Les institutions financières de l’Union européenne se concentrent de plus en plus sur la Palestine en vue d’aider à stimuler son développement durable, à y créer des emplois, à y promouvoir la croissance et soutenir la reprise postpandémique. Cependant, malgré des flux massifs d’investissements – principalement sous la forme de prêts au secteur privé palestinien –, l’UE...

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