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Fawdaland, Fawda-sur-Mer

La fawda c’est le chaos, la foire, la chienlit. Un mot arabe qui hélas nous va, nous Libanais, comme un gant, mais que les Israéliens nous ont piqué, comme ils l’avaient déjà fait, entre autres, du falafel et du hommos. Pour que soit consommé le larcin, Fawda est même le titre d’une série israélienne à succès sur Netflix.


C’est bien d’ailleurs à propos du dernier en date des mauvais coups israéliens que se révèle, dans toute sa funeste splendeur, l’indescriptible fawda dans laquelle patauge notre pauvre pays. Ce n’est pas vous ou moi qui le constatons, mais le ministre des AE en personne, qui se trouve être un fidèle du régime. Il fulmine bien sûr contre la fawda qui sévit en Méditerranée, où l’État hébreu, sans attendre une quelconque délimitation de ses frontières maritimes avec le Liban, vient de faire amener une unité d’exploitation flottante à proximité directe d’une zone éminemment litigieuse. Heureuse surprise, le ministre ne manque pas de déplorer aussi cette fawda (plus pernicieuse encore, faut-il croire) qui entoure les prises de décision officielles libanaises. C’est vrai que durant ses quelques mois d’exercice, M. Bou Habib n’a pas trop eu l’occasion de se faire applaudir pour ses prouesses diplomatiques ; désormais confiné à l’expédition des affaires courantes, on le créditera tout de même de ce coup de gueule un peu tardif, mais qui en dit long sur la manière dont est gouverné notre malheureux pays.


Depuis le temps que l’on nous fait miroiter l’eldorado gazier et pétrolier dormant sous les flots, le Liban ne s’est pas doté d’une stratégie claire et unitaire en matière d’hydrocarbures. La raison en est d’abord que les chefs politiques, se posant abusivement en représentants et protecteurs de leurs communautés, ont perdu un temps fou à se disputer la peau de l’ours pétrolier avant que de l’avoir tué. Une fois distribués par régions (et confessions !) les champs d’exploitation, c’est ainsi le président chiite de l’Assemblée nationale qui, en lieu et place du gouvernement, se chargeait d’annoncer aux Libanais la conclusion, sous les auspices de l’Amérique, d’un accord-cadre menant à une délimitation de la frontière maritime avec Israël.


Depuis, le dossier pétrolier a été récupéré par le pouvoir exécutif ; mais on n’en a pas encore fini, pour autant, de cette même et coupable inertie, de cet hallucinant cafouillis devenus la marque de fabrique des autorités libanaises. Au centre de la polémique figure aujourd’hui la ligne 23 fixée comme point de départ de la négociation, dans un document officiel déposé à l’ONU. Le chef de l’État se refuse à revoir ce texte à la hausse, comme l’y pressent les partisans d’une ligne 29 sensiblement plus avantageuse. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui voient dans ce refus un geste de bonne volonté spécifiquement adressé au médiateur américain et susceptible d’entraîner en retour une levée, ou un allègement, des sanctions US frappant le gendre et dauphin déclaré de Michel Aoun.


Voilà donc à quoi tiendraient finalement les choses ? Est-il pensable par ailleurs que la seule réaction conjointe et solidaire au coup de force israélien se soit limitée à un appel angoissé lancé au médiateur Amos Hochstein par les dirigeants, afin qu’il vienne vite les sortir d’affaire ? L’absurde de la situation se trouve couronné avec la menace du Hezbollah d’intervenir militairement si seulement l’État venait à crier à la violation des eaux libanaises. Rien de plus naturel et normal, serait-on tenté de dire, dans un pays en profonde crise, et qu’a déserté toute forme de normalité. Autant en effet la milice pro-iranienne est soucieuse de se tenir loin de tout accord éventuel avec l’ennemi israélien, autant elle insiste pour se poser en vaillant défenseur (sinon en garant) de l’intégrité territoriale libanaise.


Or rarement le fossé aura été plus large entre cette outrecuidante image d’Épinal et la triste réalité, reflétée par les tout derniers développements de la situation interne. On n’en voudra pour preuve que ces deux exemples qui résument à eux seuls la fawda politique et sécuritaire accablant le Liban, et dont le tandem Amal-Hezbollah porte une large part de responsabilité. À Baalbeck, ces deux formations se sont liguées pour entraver, de leur mieux, une opération de l’armée régulière contre les fabricants de drogue, allant jusqu’à recourir à des boucliers de femmes et d’enfants face à la force publique qui poursuivait les fuyards. Hier même, un des animateurs de ce choquant dispositif de protection, lui-même objet d’un mandat judiciaire dans l’affaire de la méga-explosion de 2020 dans le port de Beyrouth, réintégrait triomphalement son siège au sein d’une commission parlementaire. Pas de jaloux, l’y rejoignait un de ses compagnons de route, lui aussi poursuivi dans la même affaire.


Suprême raffinement dans l’art de la provocation, il ne pouvait s’agir là que de la commission de l’Administration et… de la Justice.


Issa GORAIEB

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La fawda c’est le chaos, la foire, la chienlit. Un mot arabe qui hélas nous va, nous Libanais, comme un gant, mais que les Israéliens nous ont piqué, comme ils l’avaient déjà fait, entre autres, du falafel et du hommos. Pour que soit consommé le larcin, Fawda est même le titre d’une série israélienne à succès sur Netflix. C’est bien d’ailleurs à propos du dernier en date...