Mes immeubles préférés à Beyrouth sont ceux qui, criblés de balles, portent encore les cicatrices de la ville. Ceux qui condensent ses stigmates, ses fractures, son passé, ceux qui montrent en même temps sa beauté, son charme et son raffinement d’antan, et comment du jour au lendemain, cette ville est passée d’un âge d’or fait d’abondance, d’insouciance et de douceur, aux affres de la guerre.
Mes immeubles préférés à Beyrouth sont ceux qui témoignent de l’acharnement et de la folie dont elle fut le théâtre et l’enjeu, et de l’héroïsme obstiné de ses défenseurs et de ses habitants. Un héroïsme et une obstination qui confinaient à la folie ou l’inconscience, jusqu’à s’y confondre.
Mes immeubles préférés sont ceux qu’on voit encore le long de ce qui était la ligne de démarcation, et qui marquaient, et marquent toujours, la limite à partir de laquelle aucun pouce de terrain ne sera cédé, dessinant une frontière qui sépare, mais qui protège aussi.
Des deux côtés, des morts sont tombés par centaines pour que ces immeubles tombent, ou ne tombent pas.
Mes immeubles préférés sont ceux, comme le Holiday Inn ou le Saint-Georges, ou ceux de la rue Monnot, d’où on s’entre-tuait pendant la guerre, d’où s’échangeaient rafales et roquettes, et sous lesquels aujourd’hui on danse et on n’échange plus que des regards, ou des baisers.
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