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Société - Naufrage de Tripoli

« J’ai pu sortir ma femme de l’eau mais pas mes trois enfants »

Un mois s’est écoulé depuis que le naufrage d’un bateau de migrants au large de Tripoli a décimé la famille de Amid Dandachi.

« J’ai pu sortir ma femme de l’eau mais pas mes trois enfants »

Assad, 40 jours, Fidaa, 5 ans, et Jawad, 8 ans, les enfants de Amid et Esraa Dandachi qui ont péri en mer. « Mon fils rêvait d’une ferme avec des poules et des vaches », témoigne Amid qui voulait installer sa famille aux Pays-Bas. Photos fournies par la famille

Assis sur une chaise en plastique, Amid Dandachi enchaîne les cigarettes et balance ses jambes nerveusement. Aujourd’hui, c’est lui qui reçoit à l’arrière du petit kiosque de café tenu par la famille. Ses frères, Bilal et Raëd, sont fatigués de la presse qui défile quotidiennement dans le quartier de Kobbé, banlieue pauvre de Tripoli où les Dandachi sont connus comme le loup blanc.

Avec femmes et enfants, ils étaient tous les trois à bord du bateau qui a coulé dans la nuit du 23 avril au large de Qalamoun après avoir été intercepté par l’armée dans des circonstances encore non élucidées. Leurs familles ont été décimées. « J’ai pu sortir ma femme, mais pas mes trois enfants », affirme Amid dont la voix grave trahit une forte émotion. Assad, un bébé de 40 jours, Fidaa, 5 ans, et Jawad, 8 ans, ne sont jamais remontés à la surface, tout comme une trentaine de corps qui demeurent prisonniers des eaux à 400 mètres de profondeur. « Ils ont tué mes enfants », lâche, sombre, l’homme âgé de 38 ans à l’imposante carrure.

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Tout comme de nombreux rescapés, il pointe du doigt le comportement des militaires qui ont tenté d’arrêter leur voyage clandestin vers l’Italie. « Qu’est-ce que ça pouvait leur faire de nous laisser passer ? Et quand bien même il fallait nous stopper, pourquoi nous ont-ils mis en danger ? » dit-il avec une colère noire, avant de lâcher « je n’ai pas peur de parler, je n’ai peur de rien, j’ai déjà perdu le plus cher ».

Mon fils rêvait d’une ferme

Amid et son épouse Esraa sont mariés depuis trois ans. Le petit Assad venait d’arriver dans leur couple, un peu plus d’un mois avant la tragédie. Son fils Jawad et sa fille Fidaa sont issus d’un précédent mariage. « Quand j’ai divorcé, ma fille n’avait que huit mois. C’est moi qui me suis occupé des petits. Je donnais le biberon, je changeais les couches, j’étais tout pour eux. Lorsque Esraa est entrée dans ma vie, elle a élevé et aimé mes enfants comme si c’était les siens. » Le souvenir de sa fille l’émeut particulièrement. « J’étais très attaché à elle », dit-il, les yeux humides perdus dans le vide. Dans les cages à moitié vides suspendues dans la pièce, les perruches restantes semblent chanter encore plus fort lorsque Amid évoque ses enfants. Un air de joie et de consolation règne pendant un instant dans la petite salle dont le sol est recouvert d’excréments d’oiseaux qui font le délice des fourmis.

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Électricien, Amid arrive à gagner 400 dollars par mois grâce à une petite affaire qu’il gère avec son frère. « Certes, je ne suis pas démuni, mais ce que je gagne ne suffit pas pour faire vivre une famille. Et je ne voulais pas que mes enfants grandissent ici. »

L’Italie ne devait être que la première étape de ce périple avorté. L’homme voulait rejoindre les Pays-Bas et y demander l’asile. « On avait tout expliqué aux enfants. Mon fils rêvait d’une ferme, il voulait élever des poules, des vaches… » Amid interrompt sa phrase avec un interminable « aaaaaakh ». Comme une sorte de longue plainte, un râle, pour contenir toute la douleur. « Je voulais les élever dans un État de droit avec des citoyens qui se respectent entre eux. Je n’ai plus aucune foi dans le Liban, je ne supporte plus cette humiliation et la misère des autres. »

Amid Dandachi, 38 ans, rescapé avec sa femme du naufrage du bateau le 23 avril dernier au large de Tripoli, dont le bilan s’élèverait à une quarantaine de morts. Morts noyés, ses trois enfants sont toujours prisonniers des eaux à 400 mètres de profondeur. Photo Marie Jo Sader

« Amid, si tu meurs, alors je meurs avec toi »

Lorsque l’embarcation quitte la côte vers 19h en cette nuit de ramadan, Amid a l’esprit léger. Il est assis à l’extérieur où il peut tranquillement fumer ses cigarettes. Son épouse est près de lui avec Assad dans les bras. Jawad et Fidaa dorment dans la cabine du bateau, à l’intérieur, aux côtés des autres enfants. « Jamais je n’ai pensé une seconde que nous pourrions couler. On avait tout prévu : un mécanicien, un électricien, un moteur de secours, et le conducteur connaissait la route par cœur. »

Un peu moins de deux heures après avoir pris le large, à 5,5 kilomètres de la côte tripolitaine, l’armée les intercepte. Un grand bateau militaire se met à tourner autour d’eux et provoque des vagues colossales. Un autre, plus petit, arrose leur embarcation pour les dissuader de continuer. Esraa confie son bébé à des passagers à l’intérieur pour le protéger. Mais l’embarcation se met très rapidement à tanguer et à se remplir d’eau. « En trois secondes on avait coulé. À ce moment-là j’ai dit : ‘‘Mes enfants!”  J’ai eu ce geste d’attraper quelque chose avec mes bras mais c’était une couverture. » Piégé par le bateau, Amid sombre dans les profondeurs, sa femme agrippée à lui. « J’ai subitement arraché ma veste pour me libérer et je suis remonté à la surface en tenant Esraa. Elle ne sait même pas nager. Je ne sais pas comment elle a fait pour survivre. »

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La tête hors de l’eau, Amid est sous le choc. Une électricité étrange parcourt son cerveau. Il veut s’abandonner à la mer et mourir. Mais l’espoir que ses enfants soient encore en vie le pousse à continuer à nager. « Quand je suis arrivé à terre, mes poumons étaient remplis d’eau, j’étais à bout. Puis j’ai réalisé que les petits avaient disparu et j’ai succombé à une crise très violente. J’ai imploré Dieu de me prendre aussi, je ne voulais plus vivre. Et là j’ai entendu dans mon oreille ma femme me dire : Amid si tu meurs, alors je meurs avec toi. C’est le son de sa voix qui m’a alors ramené à la vie. »

Les deux premières semaines qui ont suivi le drame ressemblent à un enfer pour le couple. Esraa perd du poids et croule sous la culpabilité. « Elle disait : c’est de ma faute, c’est parce que je ne peux pas me passer de toi que je t’ai suivi avec les petits », confie Amid, qui n’avait pas prévu initialement de prendre sa famille avec lui sur le bateau. « Mais hamdellah, grâce à la prière et aux médicaments, nous sommes en train de faire face. On ne peut pas céder au suicide, c’est Dieu qui choisit quand prendre notre âme. »


Assis sur une chaise en plastique, Amid Dandachi enchaîne les cigarettes et balance ses jambes nerveusement. Aujourd’hui, c’est lui qui reçoit à l’arrière du petit kiosque de café tenu par la famille. Ses frères, Bilal et Raëd, sont fatigués de la presse qui défile quotidiennement dans le quartier de Kobbé, banlieue pauvre de Tripoli où les Dandachi sont connus comme le loup...

commentaires (5)

C’est une histoire terrible. Hélas tant de Libanais vivent aussi misérablement. Mais avant de vouloir entreprendre un tel périple il faut réfléchir sur comment sera la vie dans le pays d’exode : être clandestin n’est pas non plus une vie de rêve. Une maison, de l’argent oui sans doute mais pas dans l’immédiat et le risque d’être renvoyé en tant que clandestin.

Marie Françoise Akl

10 h 52, le 26 mai 2022

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Commentaires (5)

  • C’est une histoire terrible. Hélas tant de Libanais vivent aussi misérablement. Mais avant de vouloir entreprendre un tel périple il faut réfléchir sur comment sera la vie dans le pays d’exode : être clandestin n’est pas non plus une vie de rêve. Une maison, de l’argent oui sans doute mais pas dans l’immédiat et le risque d’être renvoyé en tant que clandestin.

    Marie Françoise Akl

    10 h 52, le 26 mai 2022

  • J’ai le cœur en miettes après avoir lu leur histoire …. Mon Dieu quelle tragédie …..

    Rhéa m

    15 h 35, le 25 mai 2022

  • Pas de mots pour décrire ces assassinats dont les assassins sont nos dirigeants. Puissent-ils un jour en le prix payer encore plus cher.

    Je partage mon avis

    11 h 17, le 25 mai 2022

  • Cet article nourrit un discours victimaire, malheureusement trop répandu au Liban. Ce monsieur est 100% responsable du décès de ses enfants. S'il souhaite émigrer en Europe, il n'a qu'a faire une demande a l'ambassade en question, au lieu de forcer sa présence chez les gens.

    Mago1

    09 h 45, le 25 mai 2022

  • There are no words for this unspeakable tragedy. This family wanted to seek a better life for their children. It is heartbreaking.

    Mireille Kang

    07 h 59, le 25 mai 2022

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